—Que je te voie donc encore une fois à mon aise, mon digne homme! reprit-elle. Mais, hélas! tu ne me sens plus, je ne puis plus te réchauffer! Ah! tout ce que je voudrais, ce serait de te consoler encore en te faisant savoir que tant que je vivrai tu demeureras dans le cœur que tu as réjoui, que je serai heureuse par le souvenir de mon bonheur, et que ta chère pensée subsistera dans cette chambre. Oui, elle sera toujours pleine de toi tant que Dieu m’y laissera. Entends-moi, mon cher homme! Je jure de maintenir ta couche telle que la voici. Je n’y suis jamais entrée sans toi, qu’elle reste donc vide et froide. En te perdant, j’aurai réellement perdu tout ce qui fait la femme: maître, époux, père, ami, compagnon, homme, enfin tout!

—Le maître est mort! crièrent les serviteurs.

Pendant le cri qui devint général, la veuve prit des ciseaux pendus à sa ceinture, et coupa ses cheveux qu’elle mit dans la main de son mari. Il se fit un grand silence.

—Cet acte signifie qu’elle ne se remariera pas, dit Benassis. Beaucoup de parents attendaient sa résolution.

—Prends, mon cher seigneur, dit-elle avec une effusion de voix et de cœur qui émut tout le monde, garde dans la tombe la foi que je t’ai jurée. Nous serons par ainsi toujours unis, et je resterai parmi tes enfants par amour pour cette lignée qui te rajeunissait l’âme. Puisses-tu m’entendre, mon homme, mon seul trésor, et apprendre que tu me feras encore vivre, toi mort, pour obéir à tes volontés sacrées et pour honorer ta mémoire!

Benassis pressa la main de Genestas pour l’inviter à le suivre, et ils sortirent. La première salle était pleine de gens venus d’une autre commune également située dans les montagnes; tous demeuraient silencieux et recueillis, comme si la douleur et le deuil qui planaient sur cette maison les eussent déjà saisis. Lorsque Benassis et le commandant passèrent le seuil, ils entendirent ces mots dits par un des survenants au fils du défunt: —Quand donc est-il mort?

—Ah! s’écria l’aîné, qui était un homme de vingt-cinq ans, je ne l’ai pas vu mourir! Il m’avait appelé, et je ne me trouvais pas là! Les sanglots l’interrompirent, mais il continua: —La veille il m’avait dit: «Garçon, tu iras au bourg payer nos impositions, les cérémonies de mon enterrement empêcheraient d’y songer, et nous serions en retard, ce qui n’est jamais arrivé.» Il paraissait mieux; moi, j’y suis allé. Pendant mon absence, il est mort sans que j’aie reçu ses derniers embrassements! A sa dernière heure, il ne m’a pas vu près de lui comme j’y étais toujours!

—Le maître est mort! criait-on.

—Hélas! il est mort, et je n’ai reçu ni ses derniers regards ni son dernier soupir. Et comment penser aux impositions? Ne valait-il pas mieux perdre tout notre argent que de quitter le logis? Notre fortune pouvait-elle payer son dernier adieu? Non. Mon Dieu! si ton père est malade, ne le quitte pas, Jean, tu te donnerais des remords pour toute ta vie.

—Mon ami, lui dit Genestas, j’ai vu mourir des milliers d’hommes sur les champs de bataille, et la mort n’attendait pas que leurs enfants vinssent leur dire adieu; ainsi consolez-vous, vous n’êtes pas le seul.