—Un père, mon cher monsieur, dit-il en fondant en larmes, un père qui était un si bon homme!
—Cette oraison funèbre, dit Benassis en dirigeant Genestas vers les communs de la ferme, va durer jusqu’au moment où le corps sera mis dans le cercueil, et pendant tout le temps le discours de cette femme éplorée croîtra en violence et en images. Mais pour parler ainsi devant cette imposante assemblée, il faut qu’une femme en ait acquis le droit par une vie sans tache. Si la veuve avait la moindre faute à se reprocher, elle n’oserait pas dire un seul mot; autrement, ce serait se condamner elle-même, être à la fois l’accusateur et le juge. Cette coutume qui sert à juger le mort et le vivant n’est-elle pas sublime? Le deuil ne sera pris que huit jours après, en assemblée générale. Pendant cette semaine la famille restera près des enfants et de la veuve pour les aider à arranger leurs affaires et pour les consoler. Cette assemblée exerce une grande influence sur les esprits, elle réprime les passions mauvaises par ce respect humain qui saisit les hommes quand ils sont en présence les uns des autres. Enfin le jour de la prise du deuil, il se fait un repas solennel où tous les parents se disent adieu. Tout cela est grave, et celui qui manquerait aux devoirs qu’impose la mort d’un chef de famille n’aurait personne à son Chant.
En ce moment le médecin, se trouvant près de l’étable, en ouvrit la porte et y fit entrer le commandant pour la lui montrer. —Voyez-vous, capitaine, toutes nos étables ont été rebâties sur ce modèle. N’est-ce pas superbe?
Genestas ne put s’empêcher d’admirer ce vaste local, où les vaches et les bœufs étaient rangés sur deux lignes, la queue tournée vers les murs latéraux et la tête vers le milieu de l’étable, dans laquelle ils entraient par une ruelle assez large pratiquée entre eux et la muraille; leurs crèches à jour laissaient voir leurs têtes encornées et leurs yeux brillants. Le maître pouvait ainsi facilement passer son bétail en revue. Le fourrage placé dans la charpente où l’on avait ménagé une espèce de plancher, tombait dans les râteliers, sans effort ni perte. Entre les deux lignes de crèches se trouvait un grand espace pavé, propre et aéré par des courants d’air.
—Pendant l’hiver, dit Benassis en se promenant avec Genestas dans le milieu de l’étable, la veillée et les travaux se font en commun ici. L’on dresse des tables, et tout le monde se chauffe ainsi à bon marché. Les bergeries sont également bâties d’après ce système. Vous ne sauriez croire combien les bêtes s’accoutument facilement à l’ordre, je les ai souvent admirées quand elles rentrent. Chacune d’elles connaît son rang et laisse entrer celle qui doit passer la première. Voyez? il existe assez de place entre la bête et le mur pour qu’on puisse la traire ou la panser; puis le sol est en pente, de manière à procurer aux eaux un facile écoulement.
—Cette étable fait juger de tout, dit Genestas, sans vouloir vous flatter, voilà de beaux résultats!
—Ils n’ont pas été obtenus sans peine, répondit Benassis; mais aussi quels bestiaux!
—Certes, ils sont magnifiques, et vous aviez raison de me les vanter, répondit Genestas.
—Maintenant, reprit le médecin quand il fut à cheval et qu’il eut passé le portail, nous allons traverser nos nouveaux défrichis et les terres à blé, le petit coin de ma commune que j’ai nommé la Beauce.
Pendant environ une heure, les deux cavaliers marchèrent à travers des champs sur la belle culture desquels le militaire complimenta le médecin; puis ils regagnèrent le territoire du bourg en suivant la montagne, tantôt parlant, tantôt silencieux, selon que le pas des chevaux leur permettait de parler ou les obligeait à se taire.