—Oui, mon ami, répondit-elle.

Farrabesche disparut avec la rapidité d’une bête fauve, après avoir jeté sur sa maîtresse un regard plein de crainte. Véronique s’empressa de remonter à cheval et alla rejoindre ses deux domestiques qui commençaient à concevoir des inquiétudes sur elle, car on connaissait dans le pays l’inexplicable insalubrité de la Roche-Vive. Colorat pria sa maîtresse de descendre par une petite vallée qui conduisait dans la plaine. «Il serait, dit-il, dangereux de revenir par les hauteurs où les chemins déjà si peu frayés se croisaient, et où, malgré sa connaissance du pays, il pourrait se perdre.» Une fois en plaine, Véronique ralentit le pas de son cheval.

—Quel est ce Farrabesche que vous employez? dit-elle à son garde général.

—Madame l’a rencontré? s’écria Colorat.

—Oui, mais il s’est enfui.

—Le pauvre homme! peut-être ne sait-il pas combien madame est bonne.

—Enfin qu’a-t-il fait?

—Mais, madame, Farrabesche est un assassin, répondit naïvement Champion.

—On lui a donc fait grâce, à lui? demanda Véronique d’une voix émue.

—Non, madame, répondit Colorat. Farrabesche a passé aux Assises, il a été condamné à dix ans de travaux forcés, il a fait son temps, et il est revenu du bagne en 1827. Il doit la vie à monsieur le curé qui l’a décidé à se livrer. Condamné à mort par contumace, tôt ou tard il eût été pris, et son cas n’eût pas été bon. Monsieur Bonnet est allé le trouver tout seul, au risque de se faire tuer. On ne sait pas ce qu’il a dit à Farrabesche. Ils sont restés seuls pendant deux jours, le troisième il l’a ramené à Tulle, où l’autre s’est livré. Monsieur Bonnet est allé voir un bon avocat, lui a recommandé la cause de Farrabesche, Farrabesche en a été quitte pour dix ans de fers, et monsieur le curé l’a visité dans sa prison. Ce gars-là, qui était la terreur du pays, est devenu doux comme une jeune fille, il s’est laissé emmener au bagne tranquillement. A son retour, il est venu s’établir ici sous la direction de monsieur le curé; personne ne lui dit plus haut que son nom, il va tous les dimanches et les jours de fêtes aux offices, à la messe. Quoiqu’il ait sa place parmi nous, il se tient le long d’un mur, tout seul. Il fait ses dévotions de temps en temps; mais à la sainte table, il se met aussi à l’écart.