—Une autre fois, dit Colorat, à propos des cent louis promis pour lui par le préfet de Tulle, il les fit gagner à un de ses cousins, Giriex de Vizay. Son cousin le dénonça et eut l’air de le livrer! Oh! il le livra. Les gendarmes étaient bien heureux de le mener à Tulle. Mais il n’alla pas loin, on fut obligé de l’enfermer dans la prison de Lubersac, d’où il s’évada pendant la première nuit, en profitant d’une percée qu’y avait faite un de ses complices, un nommé Gabilleau, un déserteur du 17e, exécuté à Tulle, et qui fut transféré avant la nuit où il comptait se sauver. Ces aventures donnaient à Farrabesche une fameuse couleur. La troupe avait ses affidés, vous comprenez! D’ailleurs on les aimait les chauffeurs. Ah dame! ces gens-là n’étaient pas comme ceux d’aujourd’hui, chacun de ces gaillards dépensait royalement son argent. Figurez-vous, madame, un soir, Farrabesche est poursuivi par des gendarmes, n’est-ce pas; eh, bien! il leur a échappé cette fois en restant pendant vingt-quatre heures dans la mare d’une ferme, il respirait de l’air par un tuyau de paille à fleur du fumier. Qu’est-ce que c’était que ce petit désagrément pour lui qui a passé des nuits au fin sommet des arbres où les moineaux se tiennent à peine, en voyant les soldats qui le cherchaient passant et repassant sous lui. Farrabesche a été l’un de cinq à six chauffeurs que la Justice n’a pas pu prendre; mais, comme il était du pays et par force avec eux, enfin il n’avait fui que pour éviter la conscription, les femmes étaient pour lui, et c’est beaucoup!
—Ainsi Farrabesche a bien certainement tué plusieurs hommes, dit encore madame Graslin.
—Certainement, reprit Colorat, il a même, dit-on, tué le voyageur qui était dans la malle en 1812; mais le courrier, le postillon, les seuls témoins qui pussent le reconnaître, étaient morts lors de son jugement.
—Pour le voler, dit madame Graslin.
—Oh! ils ont tout pris; mais les vingt-cinq mille francs qu’ils ont trouvés étaient au Gouvernement.
Madame Graslin chemina silencieusement pendant une lieue. Le soleil était couché, la lune éclairait la plaine grise, il semblait alors que ce fût la pleine mer. Il y eut un moment où Champion et Colorat regardèrent madame Graslin dont le profond silence les inquiétait; ils éprouvèrent une violente sensation en lui voyant sur les joues deux traces brillantes, produites par d’abondantes larmes, elle avait les yeux rouges et remplis de pleurs qui tombaient goutte à goutte.
—Oh! madame, dit Colorat, ne le plaignez pas! Le gars a eu du bon temps, il a eu de jolies maîtresses; et maintenant, quoique sous la surveillance de la haute police, il est protégé par l’estime et l’amitié de monsieur le curé; car il s’est repenti, sa conduite au bagne a été des plus exemplaires. Chacun sait qu’il est aussi honnête homme que le plus honnête d’entre nous; seulement il est fier, il ne veut pas s’exposer à recevoir quelque marque de répugnance, et il vit tranquillement en faisant du bien à sa manière. Il vous a mis de l’autre côté de la Roche-Vive une dizaine d’arpents en pépinières, et il plante dans la forêt aux places où il aperçoit la chance de faire venir un arbre; puis il émonde les arbres, il ramasse le bois mort, il fagote et tient le bois à la disposition des pauvres gens. Chaque pauvre, sûr d’avoir du bois tout fait, tout prêt, vient lui en demander au lieu d’en prendre et de faire du tort à vos bois, en sorte qu’aujourd’hui s’il chauffe le monde, il leur fait du bien! Farrabesche aime votre forêt, il en a soin comme de son bien.
—Et il vit!... tout seul, s’écria madame Graslin qui se hâta d’ajouter les deux derniers mots.
—Faites excuse, madame, il prend soin d’un petit garçon qui va sur quinze ans, dit Maurice Champion.
—Ma foi, oui, dit Colorat, car la Curieux a eu cet enfant-là quelque temps avant que Farrabesche se soit livré.