—Oh! la belle tête, dit le marin à l’oreille de sa mère, qui fronça les sourcils.

Le dépit et mille sentiments irrités mais combattus déployaient alors des beautés nouvelles sur le visage de la Parisienne. Francine, madame du Gua, son fils, s’étaient levés tous. Mademoiselle de Verneuil se plaça vivement entre eux et le commandant qui souriait, et défit lestement deux brandebourgs de son spencer. Puis, agissant par suite de cet aveuglement dont les femmes sont saisies lorsqu’on attaque fortement leur amour-propre, mais flattée ou impatiente aussi d’exercer son pouvoir comme un enfant peut l’être d’essayer le nouveau jouet qu’on lui a donné, elle présenta vivement au commandant une lettre ouverte.

—Lisez, lui dit-elle avec un sourire sardonique.

Elle se retourna vers le jeune homme, à qui, dans l’ivresse du triomphe, elle lança un regard où la malice se mêlait à une expression amoureuse. Chez tous deux, les fronts s’éclaircirent; la joie colora leurs figures agitées, et mille pensées contradictoires s’élevèrent dans leurs âmes. Par un seul regard, madame du Gua parut attribuer bien plus à l’amour qu’à la charité la générosité de mademoiselle de Verneuil, et certes elle avait raison. La jolie voyageuse rougit d’abord et baissa modestement les paupières en devinant tout ce que disait ce regard de femme. Devant cette menaçante accusation, elle releva fièrement la tête et défia tous les yeux. Le commandant, pétrifié, rendit cette lettre contre-signée des ministres, et qui enjoignait à toutes les autorités d’obéir aux ordres de cette mystérieuse personne; mais il tira son épée du fourreau, la prit, la cassa sur son genou, et jeta les morceaux.

—Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire; mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas servir là où les belles filles commandent; le premier Consul aura, dès ce soir, ma démission, et d’autres que Hulot vous obéiront. Là où je ne comprends plus, je m’arrête; surtout, quand je suis tenu de comprendre.

Il y eut un moment de silence; mais il fut bientôt rompu par la jeune Parisienne qui marcha au commandant, lui tendit la main et lui dit: —Colonel, quoique votre barbe soit un peu longue, vous pouvez m’embrasser, vous êtes un homme.

—Et je m’en flatte, mademoiselle, répondit-il en déposant assez gauchement un baiser sur la main de cette singulière fille. —Quant à toi, camarade, ajouta-t-il en menaçant du doigt le jeune homme, tu en reviens d’une belle!

—Mon commandant, reprit en riant l’inconnu, il est temps que la plaisanterie finisse, et si tu le veux, je vais te suivre au District.

—Y viendras-tu avec ton siffleur invisible, Marche-à-terre...

—Qui, Marche-à-terre? demanda le marin avec tous les signes de la surprise la plus vraie.