—Je t’ai laissée fleur et je te retrouve fumier. Ah! pourquoi t’ai-je abandonnée! Vous venez pour nous trahir, pour livrer le Gars.
Ces phrases furent plutôt des rugissements que des paroles. Quoique Francine eût peur, à ce dernier reproche, elle osa contempler ce visage farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme: —Je gage mon salut que cela est faux. C’est des idées de ta dame.
A son tour il baissa la tête; puis elle lui prit la main, se tourna vers lui par un mouvement mignon, et lui dit: —Pierre, pourquoi sommes-nous dans tout ça? Écoute, je ne sais pas comment toi tu peux y comprendre quelque chose, car je n’y entends rien! Mais souviens-toi que cette belle et noble demoiselle est ma bienfaitrice; elle est aussi la tienne, et nous vivons quasiment comme deux sœurs. Il ne doit jamais lui arriver rien de mal là où nous serons avec elle, de notre vivant du moins. Jure-le moi donc! Ici je n’ai confiance qu’en toi.
—Je ne commande pas ici, répondit le Chouan d’un ton bourru.
Son visage devint sombre. Elle lui prit ses grosses oreilles pendantes, et les lui tordit doucement, comme si elle caressait un chat.
—Eh! bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère, d’employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.
Il remua la tête comme s’il doutait du succès, et ce geste fit gémir la Bretonne. En ce moment critique, l’escorte était parvenue à la chaussée. Le pas des soldats et le bruit de leurs armes réveillèrent les échos de la cour et parurent mettre un terme à l’indécision de Marche-à-terre.
—Je la sauverai peut-être, dit-il à sa maîtresse, si tu peux la faire demeurer dans la maison. —Et, ajouta-t-il, quoi qu’il puisse arriver, restes-y avec elle et garde le silence le plus profond; sans quoi, rin.
—Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.
—Eh! bien, rentre. Rentre à l’instant et cache ta peur à tout le monde, même à ta maîtresse.