Long-temps avant que les mœurs anglaises n’eussent consacré la chambre d’une femme comme un lieu sacré, celle d’une Flamande était impénétrable. Les bonnes ménagères de ce pays n’en faisaient pas un apparat de vertu, mais une habitude contractée dès l’enfance, une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux sanctuaire où l’on respirait les sentiments tendres, où le simple s’unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus sacré. Dans la position particulière où se trouvait madame Claës, toute femme aurait voulu rassembler autour d’elle les choses les plus élégantes; mais elle l’avait fait avec un goût exquis, sachant quelle influence l’aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments. Chez une jolie créature c’eût été du luxe, chez elle c’était une nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots: On se fait jolie femme? maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme de Napoléon et la rendait souvent fausse tandis que madame Claës était toujours naturelle et vraie. Quoique Balthazar connût bien la chambre de sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu’en y entrant il éprouva de doux frémissements comme s’il l’apercevait pour la première fois. La fastueuse gaieté d’une femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s’élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise, habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les effets ne pouvaient se comparer qu’à ceux des plus joyeuses fanfares. La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie était nuancée par les reflets de l’or sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés des fleurs qui ressemblaient à des gerbes de pierreries. Le secret de ces apprêts, c’était lui, toujours lui!... Joséphine ne pouvait pas dire plus éloquemment à Balthazar qu’il était toujours le principe de ses joies et de ses douleurs. L’aspect de cette chambre mettait l’âme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n’y laisser que le sentiment d’un bonheur égal et pur. L’étoffe de la tenture achetée en Chine jetait cet odeur suave qui pénètre le corps sans le fatiguer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole, et d’enfermer là les regards de l’époux reconquis. Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait de chaque côté de son front comme deux ailes de corbeau, madame Claës enveloppée d’un peignoir qui lui montait jusqu’au cou et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle alla tirer la portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là, Joséphine jeta sur son mari qui s’était assis près de la cheminée un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont l’âme vient parfois embellir la figure sait exprimer d’irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d’une femme consiste dans un appel constant à la générosité de l’homme, dans une gracieuse déclaration de faiblesse par laquelle elle l’enorgueillit, et réveille en lui les plus magnifiques sentiments. L’aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la portière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec grâce. C’était appeler à son secours. Balthazar, un moment abîmé dans la contemplation de cette tête olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en attirant et satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé. C’était bien ce qu’elle voulait.
—Tu m’as promis, dit-elle en lui prenant la main qu’elle garda entre ses mains électrisantes, de m’initier au secret de tes recherches. Conviens, mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j’ai eu le courage d’étudier une science condamnée par l’Église, pour être en état de te comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi, raconte-moi par quel hasard, un matin tu t’es levé soucieux, quand la veille je t’avais laissé si heureux?
—Et c’est pour entendre parler chimie que tu t’es mise avec tant de coquetterie?
—Mon ami, recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans ton cœur, n’est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs, n’est-ce pas une entente d’âme qui comprend et engendre toutes les félicités de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m’en priver si long-temps. Oui, je suis plus jalouse d’une pensée que de toutes les femmes ensemble. L’amour est immense, mais il n’est pas infini; tandis que la Science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire après laquelle tu cours, j’en serais malheureuse; ne te donnerait-elle pas de vives jouissances? Moi seule, monsieur, dois être la source de vos plaisirs.
—Non, ce n’est pas une idée, mon ange, qui m’a jeté dans cette belle voie, mais un homme.
—Un homme, s’écria-t-elle avec terreur.
—Te souviens-tu, Pépita, de l’officier polonais que nous avons logé, chez nous, en 1809?
—Si je m’en souviens! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce que ma mémoire me fît si souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient des charbons de l’enfer, son large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa figure anguleuse, dévastée!... Enfin quel calme effrayant dans sa démarche!... S’il y avait eu de la place dans les auberges, il n’aurait certes pas couché ici.
—Ce gentilhomme polonais se nommait monsieur Adam de Wierzchownia, reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l’étude de cette science, il s’était fait soldat. Je crois que ce fut à l’occasion d’un verre d’eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lorsque j’eus dit à Mulquinier d’apporter du sucre en morceaux, le capitaine fit un geste de surprise:—Vous avez étudié la chimie, me demanda-t-il.—Avec Lavoisier, lui répondis-je.—Vous êtes bien heureux d’être libre et riche! s’écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d’homme qui révèlent un enfer de douleur caché sous un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d’ardent, de concentré que la parole n’exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça. Après une pause, il me dit que la Pologne quasi morte, il s’était réfugié en Suède. Il avait cherché là des consolations dans l’étude de la chimie pour laquelle il s’était toujours senti une irrésistible vocation.—Eh! bien, ajouta-t-il, je le vois, vous avez reconnu comme moi, que la gomme arabique, le sucre et l’amidon mis en poudre, donnent une substance absolument semblable, et à l’analyse un même résultat qualitatif. Il fit encore une pause, et après m’avoir examiné d’un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles paroles dont, aujourd’hui, le sens général est seul resté dans ma mémoire; mais il les accompagna d’une puissance de son, de chaudes inflexions et d’une force dans le geste qui me remuèrent les entrailles et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume. Voici donc en abrégé ces raisonnements qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d’Isaïe, car mes études chez Lavoisier me permettaient d’en sentir toute la portée. «Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances, en apparence si distinctes, m’a conduit à penser que toutes les productions de la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimie moderne ont prouvé la vérité de cette loi, pour la partie la plus considérable des effets naturels. La chimie divise la création en deux portions distinctes: la nature organique, la nature inorganique. En comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine plus ou moins de sentiment, la nature organique est, certes, la partie la plus importante de notre monde. Or, l’analyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont trois gaz: l’azote, l’hydrogène, l’oxygène; et un autre corps simple non métallique et solide, le carbone. Au contraire, la nature inorganique, si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquante-trois corps simples dont les différentes combinaisons forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux là où il existe moins de résultats? Aussi, l’opinion de mon ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun, modifié jadis par l’action d’une puissance éteinte aujourd’hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Eh! bien, supposez un moment que l’activité de cette puissance soit réveillée, nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur quatre principes, et si nous parvenions à décomposer l’azote, que nous devons considérer comme une négation, nous n’en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des alchimistes du Moyen-âge dont nous nous moquons à tort. La chimie moderne n’est encore que cela. C’est beaucoup et c’est peu. C’est beaucoup, car la chimie s’est habituée à ne reculer devant aucune difficulté. C’est peu, en comparaison de ce qui reste à faire. Le hasard l’a bien servie, cette belle Science! Ainsi, cette larme de carbone pur cristallisé, le diamant, ne paraissait-il pas la dernière substance qu’il fût possible de créer. Les anciens alchimistes qui croyaient l’or décomposable, conséquemment faisable, reculaient à l’idée de produire le diamant, nous avons cependant découvert la nature et la loi de sa composition. Moi, dit-il, je suis allé plus loin! Une expérience m’a démontré que le mystérieux Ternaire dont on s’occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui manquent de direction vers un point fixe. Voici d’abord l’expérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique), dans de la fleur de soufre (pour prendre également un corps simple). Arrosez les graines avec de l’eau distillée pour ne laisser pénétrer dans les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain? Les graines germent, poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l’analyse. Coupez à plusieurs reprises la tige des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse; eh! bien, en analysant ces cendres, vous trouverez de l’acide silicique, de l’alumine, du phosphate et du carbonate calcique, du carbonate magnésique, du sulfate, du carbonate potassique et de l’oxyde ferrique, comme si le cresson était venu en terre, au bord des eaux. Or, ces substances n’existaient ni dans le soufre, corps simple, qui servait de sol à la plante, ni dans l’eau employée à l’arroser et dont la composition est connue; mais comme elles ne sont pas non plus dans la graine, nous ne pouvons expliquer leur présence dans la plante qu’en supposant un élément commun aux corps contenus dans le cresson, et à ceux qui lui ont servi de milieu. Ainsi l’air, l’eau distillée, la fleur de soufre, et les substances que donne l’analyse du cresson, c’est-à-dire la potasse, la chaux, la magnésie, l’alumine, etc., auraient un principe commun errant dans l’atmosphère telle que la fait le soleil. De cette irrécusable expérience, s’écria-t-il, j’ai déduit l’existence de l’Absolu! Une substance commune à toutes les créations, modifiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème offert par l’Absolu et qui m’a semblé cherchable. Là vous rencontrerez le mystérieux Ternaire, devant lequel s’est, de tout temps, agenouillée l’Humanité: la matière première, le moyen, le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre Trois en toute chose humaine, il domine les religions, les sciences et les lois. Ici, me dit-il, la guerre et la misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences personnelles m’ont fait entrevoir. La MATIÈRE UNE doit être un principe commun aux trois gaz et au carbone. Le MOYEN doit être le principe commun à l’électricité négative et à l’électricité positive. Marchez à la découverte des preuves qui établiront ces deux vérités, vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh! monsieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le front, le dernier mot de la création, en pressentant l’Absolu, est-ce vivre que d’être entraîné dans le mouvement de ce ramas d’hommes qui se ruent à heure fixe les uns sur les autres sans savoir ce qu’ils font. Ma vie actuelle est exactement l’inverse d’un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve au milieu du feu, des canons, des hommes, traverse l’Europe au gré d’une puissance à laquelle j’obéis en la méprisant. Mon âme n’a nulle conscience de ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée, la recherche de l’Absolu, de ce principe par lequel des graines, absolument semblables, mises dans un même milieu, donnent, l’une des calices blancs, l’autre des calices jaunes! Phénomène applicable aux vers à soie qui, nourris des mêmes feuilles et constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blanche; enfin applicable à l’homme lui-même qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec la mère et lui. La déduction logique de ce fait n’implique-t-elle pas d’ailleurs la raison de tous les effets de la nature? Hé! quoi de plus conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu’il a tout fait par le moyen le plus simple? L’adoration pythagoricienne pour le UN d’où sortent tous les nombres et qui représente la matière une; celle pour le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les autres; celle pour le nombre TROIS, qui, de tout temps, a configuré Dieu, c’est-à-dire la Matière, la Force et le Produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l’Absolu. Stahl, Becher, Paracelse, Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d’ordre le Trismégiste, qui veut dire le grand Ternaire. Les ignorants, habitués à condamner l’alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes! L’Absolu trouvé, je me serais alors colleté avec le Mouvement. Ah! tandis que je me nourris de poudre, et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il vole vers l’Absolu! Et moi! je mourrai comme un chien, au coin d’une batterie.» Quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec une sorte de fraternité touchante: «Si je trouvais une expérience à faire, je vous la léguerais avant de mourir.» Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la main de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses de cet homme pendant qu’il jetait dans mon âme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s’était timidement fait, sans oser s’y abandonner.
—Comment! s’écria madame Claës, qui ne put s’empêcher d’interrompre son mari, cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes affections, a détruit, par une seule phrase et par un seul mot, le bonheur d’une famille. O mon cher Balthazar! cet homme a-t-il fait le signe de la croix? l’as-tu bien examiné? Le Tentateur peut seul avoir cet œil jaune d’où sortait le feu de Prométhée. Oui, le démon pouvait seul t’arracher à moi. Depuis ce jour, tu n’as plus été ni père, ni époux, ni chef de famille.