—Quoi! dit Balthazar en se dressant dans la chambre et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton mari de s’élever au-dessus des autres hommes, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la gloire, comme une minime offrande auprès des trésors de ton cœur! Mais tu ne sais donc pas ce que j’ai fait, depuis trois ans? des pas de géant! ma Pépita, dit-il en s’animant. Son visage parut alors à sa femme plus étincelant sous le feu du génie qu’il ne l’avait été sous le feu de l’amour, et elle pleura en l’écoutant.—J’ai combiné le chlore et l’azote, j’ai décomposé plusieurs corps jusqu’ici considérés comme simples, j’ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il en voyant les pleurs de sa femme, j’ai décomposé les larmes. Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium, du mucus et de l’eau. Il continua de parler sans voir l’horrible convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine, il était monté sur la Science qui l’emportait en croupe, ailes déployées, bien loin du monde matériel.—Cette analyse, ma chère, est une des meilleures preuves du système de l’Absolu. Toute vie implique une combustion. Selon le plus ou moins d’activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi la destruction du minéral est indéfiniment retardée, parce que la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d’où résulte l’humide, vivent indéfiniment, et il existe plusieurs végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, que dans un but ignoré elle y a jeté le sentiment, l’instinct ou l’intelligence, trois degrés marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une combustion dont l’activité est en raison directe du résultat obtenu. L’homme, qui représente le plus haut point de l’intelligence et qui nous offre le seul appareil d’où résulte un pouvoir à demi créateur, la pensée! est, parmi les créations zoologiques, celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissants effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates, les sulfates et les carbonates que fournit son corps dans notre analyse. Ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse en lui l’action du fluide électrique, principe de toute fécondation? L’électricité ne se manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons plus variées qu’en tout autre animal? N’aurait-il pas des facultés plus grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en composer dans une plus parfaite machine, sa force et ses idées! Je le crois. L’homme est un matras. Ainsi, selon moi, l’idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de l’électro-magnétisme, le fou celui dont le cerveau en contiendrait trop, l’homme ordinaire celui qui en aurait peu, l’homme de génie celui dont la cervelle en serait saturée à un degré convenable. L’homme constamment amoureux, le porte-faix, le danseur, le grand mangeur, sont ceux qui déplaceraient la force résultante de leur appareil électrique. Ainsi, nos sentiments...

—Assez, Balthazar; tu m’épouvantes, tu commets des sacriléges. Quoi! mon amour serait...

—De la matière éthérée qui se dégage, dit Claës, et qui sans doute est le mot de l’Absolu. Songe donc que si moi, moi le premier! si je trouve, si je trouve, si je trouve! En disant ces mots sur trois tons différents, son visage monta par degrés à l’expression de l’inspiré. Je fais les métaux, je fais les diamants, je répète la nature, s’écria-t-il.

—En seras-tu plus heureux? cria-t-elle avec désespoir. Maudite Science, maudit démon! tu oublies, Claës, que tu commets le péché d’orgueil dont fut coupable Satan. Tu entreprends sur Dieu.

—Oh! oh! Dieu!

—Il le nie! s’écria-t-elle en se tordant les mains. Claës, Dieu dispose d’une puissance que tu n’auras jamais.

A cet argument qui semblait annuler sa chère Science, il regarda sa femme en tremblant.

—Quoi! dit-il.

—La force unique, le mouvement. Voilà ce que j’ai saisi à travers les livres que tu m’as contrainte à lire. Analyse des fleurs, des fruits, du vin de Malaga; tu découvriras certes leurs principes qui viennent, comme ceux de ton cresson, dans un milieu qui semble leur être étranger; tu peux, à la rigueur, les trouver dans la nature; mais en les rassemblant, feras-tu ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga? auras-tu les incompréhensibles effets du soleil, auras-tu l’atmosphère de l’Espagne? Décomposer n’est pas créer.

—Si je trouve la force coërcitive, je pourrai créer.