—Rien ne l’arrêtera, cria Pépita d’une voix désespérante. Oh! mon amour, il est tué, je l’ai perdu. Elle fondit en larmes, et ses yeux animés par la douleur et par la sainteté des sentiments qu’ils épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs. Oui, reprit-elle en sanglotant, tu es mort à tout. Je le vois, la Science est plus puissante en toi que toi-même, et son vol t’a emporté trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon d’une pauvre femme. Quel bonheur puis-je t’offrir encore? Ah! je voudrais, triste consolation, croire que Dieu t’a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses louanges, qu’il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te maîtrise. Mais non, Dieu est bon, il te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme qui t’adore, pour des enfants que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t’aider à marcher seul au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n’es pas éclairé par la foi d’en haut, mais par une horrible croyance en tes facultés! Autrement, ne te serais-tu pas aperçu, mon ami, que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans? Oh! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t’apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant: Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j’irais mendier sans honte pour te procurer le charbon nécessaire à l’entretien de ton fourneau. Enfin, si en m’y précipitant, je te faisais trouver ton exécrable Absolu, Claës, je m’y précipiterais avec bonheur, puisque tu places ta gloire et tes délices dans ce secret encore introuvé. Mais nos enfants, Claës, nos enfants! que deviendront-ils, si tu ne devines pas bientôt ce secret de l’enfer! Sais-tu pourquoi venait Pierquin? Il venait te demander trente mille francs que tu dois, sans les avoir. Tes propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente mille francs, afin de t’épargner l’embarras où t’auraient mis ses questions; mais pour acquitter cette somme, j’ai pensé à vendre notre vieille argenterie. Elle vit les yeux de son mari près de s’humecter, et se jeta désespérément à ses pieds en levant vers lui des mains suppliantes. Mon ami, s’écria-t-elle, cesse un moment tes recherches, économisons l’argent nécessaire à ce qu’il te faudra pour les reprendre plus tard, si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre. Oh! je ne la juge pas, je soufflerai tes fourneaux, si tu le veux; mais ne réduis pas nos enfants à la misère, tu ne peux plus les aimer, la Science a dévoré ton cœur, ne leur lègue pas une vie malheureuse en échange du bonheur que tu leur devais. Le sentiment maternel a été trop souvent le plus faible dans mon cœur, oui, j’ai souvent souhaité ne pas être mère afin de pouvoir m’unir plus intimement à mon âme, à ta vie! aussi, pour étouffer mes remords! dois-je plaider auprès de toi la cause de tes enfants avant la mienne.
Ses cheveux s’étaient déroulés et flottaient sur ses épaules, ses yeux dardaient mille sentiments comme autant de flèches, elle triompha de sa rivale. Balthazar l’enleva, la porta sur le canapé, se mit à ses pieds.
—Je t’ai donc causé des chagrins, lui dit-il avec l’accent d’un homme qui se réveillerait d’un songe pénible.
—Pauvre Claës, tu nous en donneras encore malgré toi, dit-elle en lui passant sa main dans les cheveux. Allons, viens t’asseoir près de moi, dit-elle en lui montrant sa place sur le canapé. Tiens, j’ai tout oublié, puisque tu nous reviens. Va, mon ami, nous réparerons tout, mais tu ne t’éloigneras plus de ta femme, n’est-ce pas? Dis oui? Laisse-moi, mon grand et beau Claës, exercer sur ton noble cœur cette influence féminine si nécessaire au bonheur des artistes malheureux, des grands hommes souffrants! Tu me brusqueras, tu me briseras si tu veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu pour ton bien. Je n’abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la Chimie. Écoute, nous serons bien complaisants, nous permettrons à la Science d’entrer avec nous dans le partage de ton cœur; mais sois juste, donne-nous bien notre moitié? Dis, mon désintéressement n’est-il pas sublime?
Elle fit sourire Balthazar. Avec cet art merveilleux que possèdent les femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie où les femmes sont maîtresses. Cependant quoiqu’elle parût rire, son cœur était si violemment contracté qu’il reprenait difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel; mais en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l’expression qui la charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l’entière action de son ancienne puissance qu’elle croyait perdue, elle lui dit en souriant:—Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques, tes gaz, tes matières éthérées n’expliqueront jamais le don que nous possédons d’entrevoir l’avenir.
—Si, reprit-il, par les affinités. La puissance de vision qui fait le poète, et la puissance de déduction qui fait le savant, sont fondées sur des affinités invisibles, intangibles et impondérables que le vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheureusement ces espèces d’affinités sont trop rares et trop peu perceptibles pour être soumises à l’analyse ou à l’observation.
—Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la Chimie qu’elle avait si malencontreusement réveillée, serait donc une affinité?
—Non, c’est une combinaison: deux substances de même signe ne produisent aucune activité...
—Allons, tais-toi, dit-elle, tu me ferais mourir de douleur. Oui, je ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale jusque dans les transports de ton amour.
—Mais, ma chère vie, je ne pense qu’à toi, mes travaux sont la gloire de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances.