—Mademoiselle, monsieur m’a dit de ranger son laboratoire, répondit Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes qu’il regarda d’un air despotique.

—Mon père, dit Marguerite à monsieur Claës qui descendait en ce moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l’envoyer en ville?

—Tu iras, vilain chinois, dit Martha en entendant monsieur Claës mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.

Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier, dont la froideur avait eu pour résultat d’exalter l’attachement de Josette et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup sur l’avenir de cette famille, quand, plus tard, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu’il ne s’aperçut pas de l’état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit Jean sur ses genoux, et le fit sauter machinalement, en pensant au problème qu’il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme qui, n’ayant pas eu la force de se lever de la bergère où elle gisait, était restée dans le parloir. Il regarda même ses deux filles s’occupant de leur mère, sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler, madame Claës réclamait le silence en leur montrant Balthazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui placée entre son père et sa mère, se trouvait assez âgée, assez raisonnable déjà pour en apprécier la conduite. Il arrive un moment dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parents. Madame Claës avait compris le danger de cette situation. Par amour pour Balthazar, elle s’efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui, dans l’esprit juste d’une fille de seize ans, pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu’en cette circonstance madame Claës témoignait pour Balthazar, en s’effaçant devant lui, pour ne pas en troubler la méditation, imprimait-il à ses enfants une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque contagieux qu’il fût, augmentait encore l’admiration que Marguerite avait pour sa mère à laquelle l’unissaient plus particulièrement les accidents journaliers de la vie. Ce sentiment était fondé sur une sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement préoccuper une jeune fille. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher que parfois un mot échappé soit à Martha, soit à Josette, ne révélât à Marguerite l’origine de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de madame Claës, sa fille découvrait donc insensiblement, lentement, fil à fil, la trame mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un temps donné, la confidente active de sa mère, et serait au dénoûment le plus redoutable des juges. Aussi tous les soins de madame Claës se portaient-ils sur Marguerite à laquelle elle tâchait de communiquer son dévouement pour Balthazar. La fermeté, la raison qu’elle rencontrait chez sa fille la faisaient frémir à l’idée d’une lutte possible entre Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort que de sa mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu’elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari, elle en assurait l’indépendance, et prévenait toute discussion en séparant ses intérêts de ceux de ses enfants; elle espérait le voir heureux jusqu’au moment où elle fermerait les yeux; puis elle comptait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d’un ange d’amour, en exerçant sur la famille une autorité tutélaire et conservatrice. N’était-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille en l’initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Balthazar; elle étudiait l’âme et le caractère de Marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-même une mère pour ses frères et sa sœur, pour son père une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claës étaient empoisonnés par des calculs et par des craintes qu’elle n’osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même par cette dernière scène, elle jetait ses regards jusque dans l’avenir; tandis que Balthazar, désormais inhabile à tout ce qui liait économie, fortune, sentiments domestiques, pensait à trouver l’Absolu. Le profond silence qui régnait an parloir n’était interrompu que par le mouvement monotone du pied de Claës qui continuait à le mouvoir sans s’apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mère de qui elle contemplait le visage pâle et décomposé, Marguerite se tournait de moments en moments vers son père, en s’étonnant de son insensibilité. Bientôt la porte de la rue retentit en se fermant, et la famille vit l’abbé de Solis appuyé sur son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour.

—Ah! voici monsieur Emmanuel, dit Félicie.

—Le bon jeune homme! dit madame Claës en apercevant Emmanuel de Solis, j’ai du plaisir à le revoir.

Marguerite rougit en entendant l’éloge qui échappait à sa mère. Depuis deux jours, l’aspect de ce jeune homme avait éveillé dans son cœur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son intelligence des pensées jusqu’alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur à sa pénitente, il s’était passé de ces imperceptibles événements qui tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résultats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la famille. Madame Claës avait eu pour principe d’accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois dans sa maison; mais là, comme ailleurs, on devait être saisi par une sorte d’attendrissement et d’admiration à l’aspect de l’oncle et du neveu. L’abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d’argent, montrait un visage décrépit, où la vie semblait s’être retirée dans les yeux. Il marchait difficilement, car, de ses deux jambes menues, l’une se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une espèce de sac de velours qui l’obligeait à se servir d’une béquille quand il n’avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps desséché offraient le spectacle d’une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l’avait conservée. Ce prêtre espagnol, remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, par des connaissances très-étendues, avait été successivement dominicain, grand-pénitencier de Tolède, et vicaire-général de l’archevêché de Malines. Sans la révolution française, la protection des Casa-Réal l’eût porté aux plus hautes dignités de l’Église; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc, son élève, le dégoûta d’une vie active, et il se consacra tout entier à l’éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin. Lors de la conquête de la Belgique, il s’était fixé près de madame de Claës. Dès sa jeunesse, l’abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son esprit vers la partie mystique du christianisme. En trouvant, en Flandre, où mademoiselle Bourignon, ainsi que les écrivains illuminés et quiétistes firent le plus de prosélytes, un troupeau de catholiques adonnés à ses croyances, il y resta d’autant plus volontiers qu’il y fut considéré comme un patriarche par cette Communion particulière où l’on continue à suivre les doctrines des Mystiques, malgré les censures qui frappèrent Fénelon et madame Guyon. Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases. Malgré le détachement qu’un religieux si sévère devait pratiquer pour les choses de ce monde, l’affection qu’il portait à son neveu le rendait soigneux de ses intérêts. Quand il s’agissait d’une œuvre de charité, le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant d’avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était si bien reconnue, ses intentions étaient si pures, sa perspicacité si rarement en défaut que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour avoir une idée du contraste qui existait entre l’oncle et le neveu, il faudrait comparer le vieillard à l’un de ces saules creux qui végètent au bord des eaux, et le jeune homme à l’églantier chargé de roses dont la tige élégante et droite s’élance du sein de l’arbre moussu, qu’il semble vouloir redresser.

Sévèrement élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge, Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibilité, de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de toutes les jeunesses, mais vivaces dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux prêtre avait comprimé l’expression des sentiments voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des travaux continus, par une discipline presque claustrale. Cette éducation, qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le rendre heureux s’il rencontrait bien dans ses premières affections, l’avait revêtu d’une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timides, mais doublés d’une âme forte et courageuse, jetaient une lumière qui vibrait dans l’âme comme le son du cristal épand ses ondulations dans l’ouïe. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par une grande précision dans les contours, par l’heureuse disposition des lignes, et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu’on attendait d’un si beau visage. Ses mouvements féminins s’accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de son regard. Il semblait ignorer l’attrait qu’excitaient la réserve à demi mélancolique de son attitude, la retenue de ses paroles, et les soins respectueux qu’il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne pas les contrarier, regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin, il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments généreux qui font de l’homme une sublime créature. Il paraissait si grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais discuter ses ordres, que chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui, soit chez les autres, le vieillard exerçait son despotisme de dominicain, Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour protester de sa force s’il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à l’aspect d’une grande œuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans l’âme par les conceptions vivantes que par les réalisations de l’art.

Emmanuel avait accompagné son oncle quand il était venu chez sa pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Claës. En apprenant par Martha que l’abbé de Solis était dans la galerie, Marguerite, qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité. Entrée assez étourdiment, en affectant la légèreté sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs désirs, elle avait rencontré près du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figure d’Emmanuel. Les regards également jeunes, également naïfs de ces deux êtres avaient exprimé le même étonnement. Emmanuel et Marguerite s’étaient sans doute déjà vus l’un et l’autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même mouvement, en laissant échapper un même aveu. Marguerite prit le bras de sa mère, lui parla tout bas par maintien, et s’abrita pour ainsi dire sous l’aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel qui, de son côté, restait attaché au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d’œil furtifs qui sont la joie des gens timides. Sans doute chacun d’eux n’alla pas, même en pensée, jusqu’au si par lequel commencent les passions; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le cœur, et sur lesquels au jeune âge on se garde à soi-même le secret, par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les débordements d’une sensibilité long-temps contenue, est suivie chez tous les jeunes gens de l’étonnement à demi stupide que causent aux enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les uns rient et pensent, d’autres ne rient qu’après avoir pensé; mais ceux dont l’âme est appelée à vivre de poésie ou d’amour écoutent long-temps et redemandent la mélodie par un regard où s’allume déjà le plaisir, où poind la curiosité de l’infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance, initiés aux beautés de l’harmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien et même de l’instrument, comment se défendre d’aimer l’être qui, le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où nous avons aspiré l’amour n’est-il pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l’un pour l’autre cette Voix musicale qui réveille un sens, cette Main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. Quand madame Claës arrêta le vieillard devant un tableau de Guide qui représentait un ange, Marguerite avança la tête pour voir quelle serait l’impression d’Emmanuel, et le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la muette pensée de la toile à la vivante pensée de la créature. Cette involontaire et ravissante flatterie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gravement cette belle composition, et madame Claës lui répondait; mais les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystérieux de la galerie, la paix de la maison, la présence des parents, tout contribuait à graver plus avant dans le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir chez Marguerite se calmèrent, firent dans son âme comme une étendue limpide et se teignirent d’un rayon lumineux, quand Emmanuel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claës. Cette voix, dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des enchantements inouïs, compléta la révélation soudaine qu’Emmanuel avait causée et qu’il devait féconder à son profit; car l’homme dont se sert le destin pour éveiller l’amour au cœur d’une jeune fille, ignore souvent son œuvre et la laisse alors inachevée. Marguerite s’inclina tout interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l’enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir; et, quand elle y entra, elle regarda l’oncle et le neveu jusqu’à ce que la porte de la rue se fût fermée. Madame Claës avait été trop occupée des sujets graves, agités dans sa conférence avec son directeur, pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille. Au moment où monsieur de Solis et son neveu apparaissaient pour la seconde fois, elle était encore trop violemment troublée pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y prêter une si grande attention qu’elle salua l’oncle et le neveu sans les regarder. Monsieur Claës rendit machinalement le salut que lui fit l’abbé de Solis, et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s’assit près de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes, il lui avait suffi de voir monsieur Claës et sa femme pour deviner une catastrophe.

—Mes enfants, dit la mère, allez dans le jardin. Marguerite, montrez à Emmanuel les tulipes de votre père.