Marguerite, à demi honteuse, prit le bras de Félicie, regarda le jeune homme qui rougit et qui sortit du parloir en saisissant Jean par contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin, Félicie et Jean allèrent de leur côté, quittèrent Marguerite, qui, restée presque seule avec le jeune de Solis, le mena devant le buisson de tulipes invariablement arrangé de la même façon, chaque année, par Lemulquinier.

—Aimez-vous les tulipes? demanda Marguerite après être demeurée pendant un moment dans le plus profond silence sans qu’Emmanuel parût vouloir le rompre.

—Mademoiselle, c’est de belles fleurs, mais pour les aimer, il faut sans doute en avoir le goût, savoir en apprécier les beautés. Ces fleurs m’éblouissent. L’habitude du travail, dans la sombre petite chambre où je demeure, près de mon oncle, me fait sans doute préférer ce qui est doux à la vue.

En disant ces derniers mots, il contempla Marguerite, mais sans que ce regard plein de confus désirs contînt aucune allusion à la blancheur mate, au calme, aux couleurs tendres qui faisaient de ce visage une fleur.

—Vous travaillez donc beaucoup? reprit Marguerite en conduisant Emmanuel sur un banc de bois à dossier peint en vert. D’ici, dit-elle en continuant, vous ne verrez pas les tulipes de si près, elle vous fatigueront moins les yeux. Vous avez raison, ces couleurs papillotent et font mal.

—A quoi je travaille? répondit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de l’allée. Je travaille à toutes sortes de choses. Mon oncle voulait me faire prêtre...

—Oh! fit naïvement Marguerite.

—J’ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m’a fallu beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est si bon, il m’aime tant! il m’a dernièrement acheté un homme pour me sauver de la conscription, moi, pauvre orphelin.

—A quoi vous destinez-vous donc? demanda Marguerite qui parut vouloir reprendre sa phrase en laissant échapper un geste et qui ajouta:—Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse.

—Oh! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant d’admiration que de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m’a encore fait cette question. J’étudie pour être professeur. Que voulez vous? je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal d’un collége en Flandre, j’aurai de quoi vivre modestement, et j’épouserai quelque femme simple que j’aimerai bien. Telle est la vie que j’ai en perspective. Peut-être est-ce pour cela que je préfère une paquerette sur laquelle tout le monde passe, dans la plaine d’Orchies, à ces belles tulipes pleines d’or, de pourpre, de saphirs, d’émeraudes qui représentent une vie fastueuse, de même que la paquerette représente une vie douce et patriarcale, la vie d’un pauvre professeur que je serai.