—J’avais toujours appelé, jusqu’à présent, les paquerettes des marguerites, dit-elle.
Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu’il trouvait sottes, puis décontenancé par le retard qu’il mettait à répondre, il dit:—Je n’osais prononcer votre nom... Et n’acheva pas.
—Professeur! reprit-elle.
—Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais j’entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile. J’ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
—Ah!
Ce ah! plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus honteux, et il se mit à rire niaisement en disant:—Vous me faites parler de moi, mademoiselle, quand je devrais ne vous parler que de vous.
—Ma mère et votre oncle ont terminé, je crois, leur conversation, dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans le parloir.
—J’ai trouvé madame votre mère bien changée.
—Elle souffre, sans vouloir nous dire le sujet de ses souffrances, et nous ne pouvons que pâtir de ses douleurs.
Madame Claës venait de terminer en effet une consultation délicate, dans laquelle il s’agissait d’un cas de conscience, que l’abbé de Solis pouvait seul décider. Prévoyant une ruine complète, elle voulait retenir, à l’insu de Balthazar, qui se souciait peu de ses affaires, une somme considérable sur le prix des tableaux que monsieur de Solis se chargeait de vendre en Hollande, afin de la cacher et de la réserver pour le moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre délibération et après avoir apprécié les circonstances dans lesquelles se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte de prudence. Il s’en alla pour s’occuper de cette vente qui devait se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération de monsieur Claës. Le vieillard envoya son neveu, muni d’une lettre de recommandation, à Amsterdam, où le jeune homme enchanté de rendre service à la maison Claës réussit à vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée à madame Claës. Les tableaux étaient si bien connus, qu’il suffisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthazar à la lettre que la maison Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par Claës de recevoir le prix des tableaux qu’il lui expédia secrètement afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux; mais la maison Claës s’était dépouillée de son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret, il se croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette perte qu’il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes n’étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari; elle fit d’ailleurs remplir la galerie avec les tableaux qui meublaient les appartements de réception, et pour dissimuler le vide qu’ils laissaient dans la maison de devant, elle en changea les ameublements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux cent mille francs à sa disposition pour recommencer ses expériences. Monsieur l’abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des quinze mille ducats réservés par madame Claës. Pour grossir cette somme, l’abbé vendit les ducats auxquels les événements de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l’abbé de Solis. Madame Claës eut le triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant près de huit mois. Néanmoins trop rudement atteinte par le coup qu’il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur qui devait nécessairement empirer. La Science dévora si complétement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons ne le tirèrent de ses occupations; il n’était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Vers la fin de l’année 1814, madame Claës était arrivée à un degré de consomption qui ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter dans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d’involontaires comparaisons avec le présent qui l’eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable à sa situation que sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre, fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l’âme de ses deux filles sur lesquelles elle se plut à laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations, l’amour conjugal permit à l’amour maternel de se déployer. La mère se montra d’autant plus charmante qu’elle avait tardé d’être ainsi. Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu’elle prenait pour des remords. En croyant avoir ravi quelques tendresses dues à ses enfants, elle cherchait à racheter ses torts imaginaires, et avait pour eux des attentions, des soins qui la leur rendaient délicieuse; elle voulait en quelque sorte les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes défaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait négligés. Les souffrances donnaient à ses caresses, à ses paroles, une onctueuse tiédeur qui s’exhalait de son âme. Ses yeux caressaient ses enfants avant que sa voix ne les émût par des intonations pleines de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des bénédictions.