—Mademoiselle, répondit Emmanuel d’une voix émue, ai-je le droit de vous parler comme je vais le faire? Ne voyez, je vous prie, que mon désir de vous être utile, et laissez-moi croire qu’un professeur peut s’intéresser au sort de ses élèves au point de s’inquiéter de leur avenir. Votre frère Gabriel a quinze ans passés, il est en seconde, et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l’esprit de la carrière qu’il embrassera. Monsieur votre père est le maître de décider cette question; mais s’il n’y pensait pas, ne serait-ce pas un malheur pour Gabriel? Ne serait-ce pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre père, si vous lui faisiez observer qu’il ne s’occupe pas de son fils? Dans cette conjoncture, ne pourriez-vous pas consulter votre frère sur ses goûts, lui faire choisir par lui-même une carrière, afin que si, plus tard, son père voulait en faire un magistrat, un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni monsieur Claës vous vouliez le laisser oisif...
—Oh! non, dit Marguerite. Je vous remercie, monsieur Emmanuel, vous avez raison. Ma mère, en nous faisant faire de la dentelle, en nous apprenant avec tant de soin à dessiner, à coudre, à broder, à toucher du piano, nous disait souvent qu’on ne savait pas ce qui pouvait arriver dans la vie. Gabriel doit avoir une valeur personnelle et une éducation complète. Mais, quelle est la carrière la plus convenable que puisse prendre un homme?
—Mademoiselle, dit Emmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d’aptitude aux mathématiques; s’il voulait entrer à l’École Polytechnique, je crois qu’il y acquerrait des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie, il resterait le maître de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rien préjugé jusque-là sur son avenir, vous aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec honneur de cette École sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs, des diplomates, des savants, des ingénieurs, des généraux, des marins, des magistrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à voir un jeune homme riche ou de bonne maison travaillant dans le but d’y être admis. Si Gabriel s’y décidait, je vous demanderais... me l’accorderez-vous! Dites oui!
—Que voulez-vous?
—Être son répétiteur, dit-il en tremblant.
Marguerite regarda monsieur de Solis, lui prit la main et lui dit:—Oui. Elle fit une pause et ajouta d’une voix émue:—Combien j’apprécie la délicatesse qui vous fait offrir précisément ce que je puis accepter de vous. Dans ce que vous venez de dire, je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.
Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes que le plaisir d’être agréable à Marguerite lui fit venir aux yeux.
—Je vous les amènerai tous les deux, dit-il, quand il eut repris un peu de calme, c’est demain jour de congé.
Il se leva, salua Marguerite qui le suivit, et quand il fut dans la cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger d’où elle lui adressa un signe amical. Après le dîner, le notaire vint faire une visite à monsieur Claës, et s’assit dans le jardin, entre son cousin et Marguerite, précisément sur le banc où s’était mis Emmanuel.
—Mon cher cousin, dit-il, je suis venu ce soir pour vous parler affaire. Quarante-trois jours se sont écoulés depuis le décès de votre femme.