—Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu... dans la ville... reprit-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire. Vous allez être en présence de votre père. Seule, lui résisterez-vous?

—Oui, monsieur, je saurai défendre mes frères et ma sœur, quand il en sera temps.

—Peste, la commère! se dit Pierquin. Non, vous ne saurez pas lui résister, reprit-il à haute voix.

—Brisons sur ce sujet, dit-elle.

—Adieu, cousine, je tâcherai de vous servir malgré vous, et je prouverai combien je vous aime en vous protégeant, malgré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville.

—Je vous remercie de l’intérêt que vous me portez; mais je vous supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à mon père.

Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s’éloigner, elle en compara la voix métallique, les manières qui n’avaient que la souplesse des ressorts, les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur, aux poésies mélodieusement muettes dont les sentiments d’Emmanuel étaient revêtus. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il existe un magnétisme admirable dont les effets ne trompent jamais. Le son de la voix, le regard, les gestes passionnés de l’homme aimant peuvent s’imiter, une jeune fille peut être trompée par un habile comédien; mais pour réussir, ne doit-il pas être seul? Si cette jeune fille a près d’elle une âme qui vibre à l’unisson de ses sentiments, n’a-t-elle pas bientôt reconnu les expressions du véritable amour? Emmanuel se trouvait en ce moment, comme Marguerite, sous l’influence des nuages qui, depuis leur rencontre, avaient formé fatalement une sombre atmosphère au-dessus de leurs têtes, et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l’amour. Il avait, pour son Élue, cette idolâtrie que le défaut d’espoir rend si douce et si mystérieuse dans ses pieuses manifestations. Socialement placé trop loin de mademoiselle Claës par son peu de fortune et n’ayant qu’un beau nom à lui offrir, il ne voyait aucune chance d’être accepté pour son époux. Il avait toujours attendu quelques encouragements que Marguerite s’était refusée à donner sous les yeux défaillants d’une mourante. Également purs, ils ne s’étaient donc pas encore dit une seule parole d’amour. Leurs joies avaient été les joies égoïstes que les malheureux sont forcés de savourer seuls. Ils avaient frémi séparément, quoiqu’ils fussent agités par un rayon parti de la même espérance. Ils semblaient avoir peur d’eux-mêmes, en se sentant déjà trop bien l’un à l’autre. Aussi Emmanuel tremblait-il d’effleurer la main de la souveraine à laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cœur. Le plus insouciant contact aurait développé chez lui de trop irritantes voluptés, il n’aurait plus été le maître de ses sens déchaînés. Mais quoiqu’ils ne se fussent rien accordé des frêles et immenses, des innocents et sérieux témoignages que se permettent les amants les plus timides, ils s’étaient néanmoins si bien logés au cœur l’un de l’autre, que tous deux se savaient prêts à se faire les plus grands sacrifices, seuls plaisirs qu’ils pussent goûter. Depuis la mort de madame Claës, leur amour secret s’étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils vivaient étaient devenues noires, et les clartés s’y éteignaient dans les larmes. La réserve de Marguerite se changea presque en froideur, car elle avait à tenir le serment exigé par sa mère; et devenant plus libre qu’auparavant, elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le deuil de sa bien-aimée, en comprenant que le moindre vœu d’amour, la plus simple exigence serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu’il ne l’avait jamais été. Ces deux âmes tendres rendaient toujours le même son; mais séparées par la douleur, comme elles l’avaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect dû aux souffrances de la morte, elles s’en tenaient encore au magnifique langage des yeux, à la muette éloquence des actions dévouées, à une cohérence continuelle, sublimes harmonies de la jeunesse, premiers pas de l’amour en son enfance. Emmanuel venait, chaque matin, savoir des nouvelles de Claës et de Marguerite, mais il ne pénétrait dans la salle à manger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d’entrer. Son premier coup d’œil jeté sur la jeune fille lui disait mille pensées sympathiques: il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances, il ne l’avait pas quittée, il en partageait la tristesse, enfin il épandait la rosée de ses larmes au cœur de son amie, par un regard que n’altérait aucune arrière-pensée. Ce bon jeune homme vivait si bien dans le présent, il s’attachait tant à un bonheur qu’il croyait fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre généreusement la main en lui disant:—Soyons amis!

Pierquin continua ses obsessions avec cet entêtement qui est la patience irréfléchie des sots. Il jugeait Marguerite selon les règles ordinaires employées par la multitude pour apprécier les femmes. Il croyait que les mots mariage, liberté, fortune, qu’il lui avait jetés dans l’oreille germeraient dans son âme, y feraient fleurir un désir dont il profiterait, et il s’imaginait que sa froideur était de la dissimulation. Mais quoiqu’il l’entourât de soins et d’attentions galantes, il cachait mal les manières despotiques d’un homme habitué à trancher les plus hautes questions relatives à la vie des familles. Il disait, pour la consoler, de ces lieux communs, familiers aux gens de sa profession, lesquels passent en colimaçons sur les douleurs, et y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. Il quittait sa feinte mélancolie à la porte en reprenant ses doubles souliers, ou son parapluie. Il se servait du ton que sa longue familiarité l’autorisait à prendre, comme d’un instrument pour se mettre plus avant dans le cœur de la famille, pour décider Marguerite à un mariage proclamé par avance dans toute la ville. L’amour vrai, dévoué, respectueux formait donc un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était homogène en ces deux hommes. L’un feignait une passion et s’armait de ses moindres avantages afin de pouvoir épouser Marguerite; l’autre cachait son amour, et tremblait de laisser apercevoir son dévouement. Quelque temps après la mort de sa mère, et dans la même journée, Marguerite put comparer les deux seuls hommes qu’elle était à même de juger. Jusqu’alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée ne lui avait pas permis de voir le monde, et la situation où elle se trouvait ne laissait aucun accès aux personnes qui pouvaient penser à la demander en mariage. Un jour, après le déjeuner, par une des premières belles matinées du mois d’avril, Emmanuel vint au moment où monsieur Claës sortait. Balthazar supportait si difficilement l’aspect de sa maison, qu’il allait se promener le long des remparts pendant une partie de la journée. Emmanuel voulut suivre Balthazar, il hésita, parut puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite et resta. Marguerite devina que le professeur voulait lui parler et lui proposa de venir au jardin. Elle renvoya sa sœur Félicie, près de Martha qui travaillait dans l’antichambre, située au premier étage; puis elle s’alla placer sur un banc où elle pouvait être vue de sa sœur et de la vieille duègne.

—Monsieur Claës est aussi absorbé par le chagrin qu’il l’était par ses recherches savantes, dit le jeune homme en voyant Balthazar marchant lentement dans la cour. Tout le monde le plaint en ville; il va comme un homme qui n’a plus ses idées; il s’arrête sans motif, regarde sans voir...

—Chaque douleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses pleurs. Que vouliez-vous me dire? reprit-elle après une pause et avec une dignité froide.