—Ah! quel bonheur, dit Marguerite, il nous aurait causé tant de peine.
—Eh! bien, nous examinerons votre contrat demain, répondit le notaire un peu confus.
—Vous ne le connaissiez donc pas? lui dit Marguerite.
Cette observation interrompit l’entretien. Le notaire se trouva trop embarrassé de continuer après l’observation de sa cousine.
—Le diable s’en mêle! se dit-il dans la cour. Cet homme si distrait retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empêcher de prendre des précautions contre lui. Ses enfants seront dépouillés! c’est aussi sûr que deux et deux font quatre. Parlez donc affaires à des filles de dix-neuf ans qui font du sentiment. Je me suis creusé la tête pour sauver le bien de ces enfants-là, en procédant régulièrement et en m’entendant avec le bonhomme Conincks. Et voilà! Je me perds dans l’esprit de Marguerite qui va demander à son père pourquoi je voulais procéder à un inventaire qu’elle croit inutile. Et monsieur Claës lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes, que nous sommes notaires avant d’être parents, cousins ou amis, enfin des bêtises....
Il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sensibilité. Balthazar avait raison. L’inventaire n’eut pas lieu. Rien ne fut donc fixé sur la situation dans laquelle se trouvait le père vis-à-vis de ses enfants. Plusieurs mois s’écoulèrent sans que la situation de la maison Claës changeât. Gabriel, habilement conduit par monsieur de Solis qui s’était fait son précepteur, travaillait avec application, apprenait les langues étrangères et se disposait à passer l’examen nécessaire pour entrer à l’École Polytechnique. Félicie et Marguerite avaient vécu dans une retraite absolue, en allant néanmoins, par économie, habiter pendant la belle saison la maison de campagne de leur père. Monsieur Claës s’occupa de ses affaires, paya ses dettes en empruntant une somme considérable sur ses biens et visita la forêt de Waignies. Au milieu de l’année 1817, son chagrin, lentement apaisé, le laissa seul et sans défense contre la monotonie de la vie qu’il menait et qui lui pesa. Il lutta d’abord courageusement contre la Science qui se réveillait insensiblement, et se défendit à lui-même de penser à la Chimie. Puis il y pensa. Mais il ne voulut pas s’en occuper activement, il ne s’en occupa que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion qui devint ergoteuse. Il discuta s’il s’était engagé à ne pas continuer ses recherches et se souvint que sa femme n’avait pas voulu de son serment. Quoiqu’il se fût promis à lui-même de ne plus poursuivre la solution de son problème, ne pouvait-il changer de détermination du moment où il entrevoyait un succès. Il avait déjà cinquante-neuf ans. A cet âge, l’idée qui le dominait contracta l’âpre fixité par laquelle commencent les monomanies. Les circonstances conspirèrent encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l’Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques acquises pendant la guerre par les savants des différents pays entre lesquels il n’y avait point eu de relations depuis près de vingt ans. La Science avait donc marché. Claës trouva que les progrès de la Chimie s’étaient dirigés, à l’insu des chimistes, vers l’objet de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme lui, que la lumière, la chaleur, l’électricité, le galvanisme et le magnétisme étaient les différents effets d’une même cause, que la différence qui existait entre les corps jusque-là réputés simples devait être produite par les divers dosages d’un principe inconnu. La peur de voir trouver par un autre la réduction des métaux et le principe constituant de l’électricité, deux découvertes qui menaient à la solution de l’Absolu chimique, augmenta ce que les habitants de Douai appelaient une folie, et porta ses désirs à un paroxysme que concevront les personnes passionnées pour les sciences, ou qui ont connu la tyrannie des idées. Aussi Balthazar fut-il bientôt emporté par une passion d’autant plus violente, qu’elle avait plus longtemps dormi. Marguerite, qui épiait les dispositions d’âme par lesquelles passait son père, ouvrit le parloir. En y demeurant elle ranima les souvenirs douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet, en réveillant les regrets de son père, à retarder sa chute dans le gouffre où il devait néanmoins tomber. Elle voulut aller dans le monde et força Balthazar d’y prendre des distractions. Plusieurs partis considérables se présentèrent pour elle, et occupèrent Claës, quoique Marguerite déclarât qu’elle ne se marierait pas avant d’avoir atteint sa vingt-cinquième année. Malgré les efforts de sa fille, malgré de violents combats, au commencement de l’hiver, Balthazar reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc, Martha dit à Marguerite en l’habillant:—Mademoiselle, nous sommes perdues! Ce monstre de Mulquinier, qui est le diable déguisé, car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix, est remonté dans le grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l’enfer. Fasse le ciel qu’il ne vous tue pas comme il a tué cette pauvre chère madame.
—Cela n’est pas possible, dit Marguerite.
—Venez voir la preuve de leur trafic...
Mademoiselle Claës courut à la fenêtre et aperçut en effet une légère fumée qui sortait par le tuyau du laboratoire.
—J’ai vingt et un ans dans quelques mois, pensa-t-elle, je saurai m’opposer à la dissipation de notre fortune.