En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts de ses enfants qu’il n’en avait eu pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes, sa conscience était plus large, sa passion devenait plus forte. Aussi marcha-t-il dans sa carrière de gloire, de travail, d’espérance et de misère avec la fureur d’un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler nuit et jour avec un emportement dont s’effrayèrent ses filles qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, Marguerite retrancha les superfluités de la table, devint d’une parcimonie digne d’un avare, et fut admirablement secondée par Josette et par Martha. Claës ne s’aperçut pas de cette réforme qui réduisait la vie au strict nécessaire. D’abord il ne déjeunait pas, puis il ne descendait de son laboratoire qu’au moment même du dîner, enfin il se couchait quelques heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans leur dire un mot. Quand il se retirait, elles lui souhaitaient le bonsoir, et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une semblable conduite eût causé les plus grands malheurs domestiques si Marguerite n’avait été préparée à exercer l’autorité d’une mère, et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d’une si grande liberté. Pierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en jugeant que leur ruine allait être complète. Les propriétés rurales de Balthazar qui rapportaient seize mille francs et valaient environ deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs d’hypothèques. Avant de se remettre à la Chimie, Claës avait fait un emprunt considérable. Le revenu suffisait précisément au paiement des intérêts; mais comme avec l’imprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée, il abandonnait ses fermages à Marguerite pour subvenir aux dépenses de la maison, le notaire avait calculé que trois ans suffiraient pour mettre le feu aux affaires, et que les gens de justice dévoreraient ce que Balthazar n’aurait pas mangé. La froideur de Marguerite avait amené Pierquin à un état d’indifférence presque hostile. Pour se donner le droit de renoncer à la main de sa cousine, si elle devenait trop pauvre, il disait des Claës avec un air de compassion: «Ces pauvres gens sont ruinés, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour les sauver; mais que voulez-vous! mademoiselle Claës s’est refusée à toutes les combinaisons légales qui devaient les préserver de la misère.»
Nommé proviseur du collége de Douai, par la protection de son oncle, Emmanuel, que son mérite transcendant avait fait digne de ce poste, venait voir tous les jours pendant la soirée les deux jeunes filles qui appelaient près d’elles la duègne aussitôt que leur père se couchait. Le coup de marteau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait jamais. Depuis trois mois, encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était devenu lui-même. Les rayonnements de son âme pure comme un diamant brillèrent sans nuages, et Marguerite put en apprécier la force, la durée en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait une à une s’épanouir les fleurs, après en avoir respiré par avance les parfums. Chaque jour, Emmanuel réalisait une des espérances de Marguerite, et faisait luire dans les régions enchantées de l’amour de nouvelles lumières qui chassaient les nuages, rassérénaient leur ciel, et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là dans l’ombre. Plus à son aise, Emmanuel put déployer les séductions de son cœur jusqu’alors discrètement cachées: cette expansive gaieté du jeune âge, cette simplicité que donne une vie remplie par l’étude, et les trésors d’un esprit délicat que le monde n’avait pas adultéré, toutes les innocentes joyeusetés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son âme et celle de Marguerite s’entendirent mieux, ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées: perles d’un même éclat, suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui sont sous la mer, et qui, dit-on, fascinent les plongeurs! Ils se firent connaître l’un à l’autre par ces échanges de propos, par cette alternative curiosité qui, chez tous deux, prenait les formes les plus délicieuses du sentiment. Ce fut sans fausse honte, mais non sans de mutuelles coquetteries. Les deux heures qu’Emmanuel venait passer, tous les soirs, entre ces deux jeunes filles et Martha, faisaient accepter à Marguerite la vie d’angoisses et de résignation dans laquelle elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soutien. Emmanuel portait dans ses témoignages d’affection cette grâce naturelle qui séduit tant, cet esprit doux et fin qui nuance l’uniformité du sentiment, comme les facettes relèvent la monotonie d’une pierre précieuse, en en faisant jouer tous les feux; admirables façons dont le secret appartient aux cœurs aimants, et qui rendent les femmes fidèles à la Main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves, à la Voix qui ne répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de nouvelles modulations. L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut toucher son cœur sans le flétrir. Plus allait Emmanuel, plus charmantes étaient les expressions de son amour.
—J’ai devancé Pierquin, lui dit-il un soir, il vient nous annoncer une mauvaise nouvelle, je préfère vous l’apprendre moi-même. Votre père a vendu votre forêt à des spéculateurs qui l’ont revendue par parties; les arbres sont déjà coupés, tous les madriers sont enlevés. Monsieur Claës a reçu trois cent mille francs comptant dont il s’est servi pour payer ses dettes à Paris; et, pour les éteindre entièrement, il a même été obligé de faire une délégation de cent mille francs sur les cent mille écus qui restent à payer par les acquéreurs.
Pierquin entra.
—Hé! bien, ma chère cousine, dit-il, vous voilà ruinés, je vous l’avais prédit; mais vous n’avez pas voulu m’écouter. Votre père a bon appétit. Il a, de la première bouchée, avalé vos bois. Votre subrogé-tuteur, monsieur Conyncks, est à Amsterdam, où il achève de liquider sa fortune, et Claës a saisi ce moment-là pour faire son coup. Ce n’est pas bien. Je viens d’écrire au bonhomme Conyncks; mais, quand il arrivera, tout sera fricassé. Vous serez obligés de poursuivre votre père, le procès ne sera pas long, mais ce sera un procès déshonorant que monsieur Conyncks ne peut se dispenser d’intenter, la loi l’exige. Voilà le fruit de votre entêtement. Reconnaissez-vous maintenant combien j’étais prudent, combien j’étais dévoué à vos intérêts?
—Je vous apporte une bonne nouvelle, mademoiselle, dit le jeune de Solis de sa voix douce, Gabriel est reçu à l’École Polytechnique. Les difficultés qui s’étaient élevées pour son admission sont aplanies.
Marguerite remercia son ami par un sourire, et dit:—Mes économies auront une destination! Martha, nous nous occuperons dès demain du trousseau de Gabriel. Ma pauvre Félicie, nous allons bien travailler, dit-elle en baisant sa sœur au front.
—Demain, vous l’aurez ici pour dix jours, il doit être à Paris le quinze novembre.
—Mon cousin Gabriel prend un bon parti, dit le notaire en toisant le proviseur, il aura besoin de se faire une fortune. Mais, ma chère cousine, il s’agit de sauver l’honneur de la famille; voudrez-vous cette fois m’écouter?
—Non, dit-elle, s’il s’agit encore de mariage.