—Mon père, je n’ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier sans résultat. Je ne vous parlerai pas de ma mère que vous avez tuée. Si j’avais un mari, je l’aimerais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je serais prête à tout lui sacrifier, comme elle vous sacrifiait tout. J’ai suivi ses ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l’ai prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me rendre votre compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessité que vous avez créée vous-même. Il faut de l’argent pour vos lettres de change, entendez-vous? il n’y a rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul Van-Claës. Je viens donc au nom de ma mère, qui s’est trouvée trop faible pour défendre ses enfants contre leur père et qui m’a ordonné de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma sœur, je viens, mon père, au nom de tous les Claës vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre paternité qui ne se fait sentir que pour nous tuer, j’ai pour moi vos ancêtres et l’honneur qui parlent plus haut que la Chimie. Les familles passent avant la Science. J’ai trop été votre fille!
—Et tu veux être alors mon bourreau, dit-il d’une voix affaiblie.
Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rôle qu’elle venait de prendre, elle crut avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit: Ne contrarie pas trop ton père, aime-le bien!
—Mademoiselle fait là-haut de la belle ouvrage! dit Lemulquinier en descendant à la cuisine pour déjeuner. Nous allions mettre la main sur le secret, nous n’avions plus besoin que d’un brin de soleil de juillet, car monsieur, ah! quel homme! il est quasiment dans les chausses du bon Dieu! Il ne s’en faut pas de ça, dit-il à Josette en faisant claquer l’ongle de son pouce droit sous la dent populairement nommée la palette, que nous ne sachions le principe de tout. Patatras! elle s’en vient crier pour des bêtises de lettres de change.
—Eh! bien, payez-les de vos gages, dit Martha, ces lettres d’échange?
—Il n’y a point de beurre à mettre sur mon pain? dit Lemulquinier à Josette.
—Et de l’argent pour en acheter? répondit aigrement la cuisinière. Comment, vieux monstre, si vous faites de l’or dans votre cuisine de démon, pourquoi ne vous faites-vous pas un peu de beurre? ce ne serait pas si difficile, et vous en vendriez au marché de quoi faire aller la marmite. Nous mangeons du pain sec, nous autres! Ces deux demoiselles se contentent de pain et de noix, vous seriez donc mieux nourri que les maîtres? Mademoiselle ne veut dépenser que cent francs par mois pour toute la maison. Nous ne faisons plus qu’un dîner. Si vous voulez des douceurs, vous avez vos fourneaux là-haut où vous fricassez des perles, qu’on ne parle que de ça au marché. Faites-vous-y des poulets rôtis.
Lemulquinier prit son pain et sortit.
—Il va acheter quelque chose de son argent, dit Martha, tant mieux, ce sera autant d’économisé. Est-il avare, ce Chinois-là!
—Fallait le prendre par la famine, dit Josette. Voilà huit jours qu’il n’a rien frotté nune part, je fais son ouvrage, il est toujours là-haut; il peut bien me payer de ça, en nous régalant de quelques harengs, qu’il en apporte, je m’en vais joliment les lui prendre!