—Ah! dit Martha, j’entends mademoiselle Marguerite qui pleure. Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole chrétienne, le sorcier. Dans mon pays, on l’aurait déjà brûlé vif; mais ici l’on n’a pas plus de religion que chez les Maures d’Afrique.

Mademoiselle Claës étouffait mal ses sanglots en traversant la galerie. Elle gagna sa chambre, chercha la lettre de sa mère, et lut ce qui suit:

«Mon enfant, si Dieu le permet, mon esprit sera dans ton cœur quand tu liras ces lignes, les dernières que j’aurai tracées! elles sont pleines d’amour pour mes chers petits qui restent abandonnés à un démon auquel je n’ai pas su résister. Il aura donc absorbé votre pain, comme il a dévoré ma vie et même mon amour. Tu savais, ma bien-aimée, si j’aimais ton père! je vais expirer l’aimant moins, puisque je prends contre lui des précautions que je n’aurais pas avouées de mon vivant. Oui, j’aurai gardé dans le fond de mon cercueil une dernière ressource pour le jour où vous serez au plus haut degré du malheur. S’il vous a réduits à l’indigence, ou s’il faut sauver votre honneur, mon enfant, tu trouveras chez monsieur de Solis, s’il vit encore, sinon chez son neveu, notre bon Emmanuel, cent soixante dix mille francs environ, qui vous aideront à vivre. Si rien n’a pu dompter sa passion, si ses enfants ne sont pas une barrière plus forte pour lui que ne l’a été mon bonheur, et ne l’arrêtent pas dans sa marche criminelle, quittez votre père, vivez au moins! Je ne pouvais l’abandonner, je me devais à lui. Toi, Marguerite, sauve la famille! Je t’absous de tout ce que tu feras pour défendre Gabriel, Jean et Félicie. Prends courage, sois l’ange tutélaire des Claës. Sois ferme, je n’ose dire sois sans pitié; mais pour pouvoir réparer les malheurs déjà faits, il faut conserver quelque fortune, et tu dois te considérer comme étant au lendemain de la misère, rien n’arrêtera la fureur de la passion qui m’a tout ravi. Ainsi, ma fille, ce sera être pleine de cœur que d’oublier ton cœur; ta dissimulation, s’il fallait mentir à ton père, serait glorieuse; tes actions, quelque blâmables qu’elles puissent paraître, seraient toutes héroïques faites dans le but de protéger la famille. Le vertueux monsieur de Solis me l’a dit, et jamais conscience ne fut ni plus pure ni plus clairvoyante que la sienne. Je n’aurais pas eu la force de te dire ces paroles, même en mourant. Cependant sois toujours respectueuse et bonne dans cette horrible lutte! Résiste en adorant, refuse avec douceur. J’aurai donc eu des larmes inconnues et des douleurs qui n’éclateront qu’après ma mort. Embrasse, en mon nom, mes chers enfants, au moment où tu deviendras ainsi leur protection. Que Dieu et les saints soient avec toi.

»Joséphine.»

A cette lettre était jointe une reconnaissance de messieurs de Solis oncle et neveu, qui s’engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs mains par madame Claës à celui de ses enfants qui leur représenterait cet écrit.

—Martha, cria Marguerite à la duègne qui monta promptement, allez chez monsieur Emmanuel et priez-le de passer chez moi. Noble et discrète créature! il ne m’a jamais rien dit, à moi, pensa-t-elle, à moi dont les ennuis et les chagrins sont devenus les siens.

Emmanuel vint avant que Martha ne fût de retour.

—Vous avez eu des secrets pour moi? dit-elle en lui montrant l’écrit.

Emmanuel baissa la tête.

—Marguerite, vous êtes donc bien malheureuse? reprit-il en laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux.