—Oh! oui. Soyez mon appui, vous que ma mère a nommé là notre bon Emmanuel, dit-elle en lui montrant la lettre et ne pouvant réprimer un mouvement de joie en voyant son choix approuvé par sa mère.

—Mon sang et ma vie étaient à vous le lendemain du jour où je vous vis dans la galerie, répondit-il en pleurant de joie et de douleur; mais je ne savais pas, je n’osais pas espérer qu’un jour vous accepteriez mon sang. Si vous me connaissez bien, vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonnez-moi cette parfaite obéissance aux volontés de votre mère, il ne m’appartenait pas d’en juger les intentions.

—Vous nous avez sauvés, dit-elle en l’interrompant et lui prenant le bras pour descendre au parloir.

Après avoir appris l’origine de la somme que gardait Emmanuel, Marguerite lui confia la triste nécessité qui poignait la maison.

—Il faut aller payer les lettres de change, dit Emmanuel, si elles sont toutes chez Mersktus, vous gagnerez les intérêts. Je vous remettrai les soixante-dix mille francs qui vous resteront. Mon pauvre oncle m’a laissé une somme semblable en ducats qu’il sera facile de transporter secrètement.

—Oui, dit-elle, apportez-les à la nuit; quand mon père dormira, nous les cacherons à nous deux. S’il savait que j’ai de l’argent, peut-être me ferait-il violence. Oh! Emmanuel, se défier de son père! dit-elle en pleurant et appuyant son front sur le cœur du jeune homme.

Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une protection, fut la première expression de cet amour toujours enveloppé de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur; mais ce cœur trop plein devait déborder, et ce fut sous le poids d’une misère!

—Que faire? que devenir? Il ne voit rien, ne se soucie ni de nous ni de lui, car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont l’air est brûlant.

—Que pouvez-vous attendre d’un homme qui à tout moment s’écrie comme Richard III: «Mon royaume pour un cheval!» dit Emmanuel. Il sera toujours impitoyable, et vous devez l’être autant que lui. Payez ses lettres de change, donnez-lui, si vous voulez, votre fortune; mais celle de votre sœur, celle de vos frères n’est ni à vous ni à lui.

—Donner ma fortune? dit-elle en serrant la main d’Emmanuel et lui jetant un regard de feu, vous me le conseillez, vous! tandis que Pierquin faisait mille mensonges pour me la conserver.