—Mais, mon ange, le moyen que tu m’offres pour refaire ma fortune est trop lent! tu me fais perdre le fruit de dix années de travaux, et les sommes énormes que représente mon laboratoire. Là, dit-il en indiquant le grenier, sont toutes nos ressources.
Marguerite marcha vers la porte en disant:—Mon père, vous choisirez!
—Ah! ma fille, vous êtes bien dure! répondit-il en s’asseyant dans un fauteuil et la laissant partir.
Le lendemain matin, Marguerite apprit par Lemulquinier que monsieur Claës était sorti. Cette simple annonce la fit pâlir, et sa contenance fut si cruellement significative, que le vieux valet lui dit:—Soyez tranquille, mademoiselle, monsieur a dit qu’il serait revenu à onze heures pour déjeuner. Il ne s’est pas couché. A deux heures du matin, il était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J’attendais dans la cuisine, je le voyais, il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant lequel le soleil est capable de nous enrichir tous, et si vous vouliez...
—Assez! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû assaillir son père.
Il s’était en effet accompli chez Balthazar ce phénomène qui s’empare de toutes les personnes sédentaires, sa vie dépendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels il s’était identifié, sa pensée mariée à son laboratoire et à sa maison les lui rendait indispensables, comme l’est la Bourse au joueur pour qui les jours fériés sont des jours perdus. Là étaient ses espérances, là descendait du ciel la seule atmosphère où ses poumons pouvaient puiser l’air vital. Cette alliance des lieux et des choses entre les hommes, si puissante chez les natures faibles, devient presque tyrannique chez les gens de science et d’étude. Quitter sa maison, c’était, pour Balthazar, renoncer à la Science, à son problème, c’était mourir. Marguerite fut en proie à une extrême agitation jusqu’au moment du déjeuner. La scène qui avait porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et elle craignit de voir se dénouer tragiquement la situation désespérée où se trouvait son père. Elle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait. Enfin, Balthazar revint. Pendant qu’il traversait la cour, Marguerite, qui étudia sa figure avec inquiétude, n’y vit que l’expression d’une douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir, elle s’avança vers lui pour lui souhaiter le bonjour; il la saisit affectueusement par la taille, l’appuya sur son cœur, la baisa au front et lui dit à l’oreille:—Je suis allé demander mon passe-port. Le son de la voix, le regard résigné, le mouvement de son père, tout écrasa le cœur de la pauvre fille qui détourna la tête pour ne point laisser voir ses larmes; mais ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin, et revint après y avoir pleuré à son aise. Pendant le déjeuner, Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.
—Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle, dit-il a monsieur Conyncks. J’ai toujours eu le désir de voir ce pays-là.
—On y vit à bon marché, répondit le vieil oncle.
—Mon père nous quitte? s’écria Félicie.
Monsieur de Solis entra, il amenait Jean.