—Vous nous le laisserez aujourd’hui, dit Balthazar en mettant son fils près de lui, je pars demain, et je veux lui dire adieu.
Emmanuel regarda Marguerite qui baissa la tête. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chacun fut triste, et réprima des pensées ou des pleurs. Ce n’était pas une absence, mais un exil. Puis, tous sentaient instinctivement ce qu’il y avait d’humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa famille à l’âge de Balthazar. Lui seul fut aussi grand que Marguerite était ferme, et parut accepter noblement cette pénitence des fautes que l’emportement du génie lui avait fait commettre. Quand la soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls, Balthazar, qui, pendant toute la journée, s’était montré tendre et affectueux, comme il l’était durant les beaux jours de sa vie patriarcale, tendit la main à Marguerite, et lui dit avec une sorte de tendresse mêlée de désespoir:—Es-tu contente de ton père?
—Vous êtes digne de celui-là, répondit Marguerite en lui montrant le portrait de Van-Claës.
Le lendemain matin, Balthazar suivi de Lemulquinier monta dans son laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu’il avait caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes. Le maître et le valet se jetèrent un regard plein de mélancolie en entrant dans le grenier qu’ils allaient quitter peut-être pour toujours. Balthazar contempla ces machines sur lesquelles sa pensée avait si longtemps plané, et dont chacune était liée au souvenir d’une recherche ou d’une expérience. Il ordonna d’un air triste à Lemulquinier de faire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de séparer des substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins, il proférait des regrets amers, comme en exprime un condamné à mort, avant d’aller à l’échafaud.
—Voici pourtant, dit-il en s’arrêtant devant une capsule dans laquelle plongeaient les deux fils d’une pile de Volta, une expérience dont le résultat devrait être attendu. Si elle réussissait, affreuse pensée! mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamants à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif; la cristallisation doit commencer au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s’y porterait cristallisé...
—Ah! ça se ferait comme ça, dit Lemulquinier en contemplant son maître avec admiration.
—Or, reprit Balthazar après une pause, la combinaison est soumise à l’influence de cette pile qui peut agir...
—Si monsieur veut, je vais en augmenter l’effet...
—Non, non, il faut la laisser telle qu’elle est. Le repos et le temps sont des conditions essentielles à la cristallisation...
—Parbleu, faut qu’elle prenne son temps, cette cristallisation, s’écria le valet de chambre.