Marguerite accepta l’assistance du notaire, mais seulement dans tout ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l’avenir de sa sœur, ni les déterminations de son père. Ce jour même elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha, qui se vouèrent corps et âme à leur jeune maîtresse, en en secondant les plans d’économie. Marguerite partit aussitôt pour Waignies où elle commença ses opérations qui furent savamment dirigées par Pierquin. Le dévouement s’était chiffré dans l’esprit du notaire comme une excellente spéculation, ses soins, ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu’il ne voulut point épargner. D’abord, il tenta d’éviter à Marguerite la peine de faire défricher et de labourer les terres destinées aux fermes. Il avisa trois jeunes fils de fermiers riches qui désiraient s’établir, il les séduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains, et réussit à leur faire prendre à bail les trois fermes qui allaient être construites. Moyennant l’abandon du prix de la ferme pendant trois ans, les fermiers s’engagèrent à en donner dix mille francs de loyer à la quatrième année, douze mille à la sixième, et quinze mille pendant le reste du bail; à creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Balthazar, Marguerite avait déjà presque rétabli la fortune de son frère et de sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constructions. Ni les secours, ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille dont la conduite excitait l’admiration de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses, l’exécution de ses marchés et de ses baux avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent déployer les femmes quand elles sont animées par un grand sentiment. Dès la cinquième année, elle put consacrer trente mille francs de revenu que donnèrent les fermes, les rentes de son frère et le produit des biens paternels, à l’acquittement des capitaux hypothéqués, et à la réparation des dommages que la passion de Balthazar avait faits dans sa maison. L’amortissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d’ailleurs à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle, et qu’elle n’avait pas employés, en y joignant une vingtaine de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année de sa gestion, elle put acquitter une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se démentit point durant cinq années; mais tout fut d’ailleurs succès et réussite, sous l’administration et l’influence de Marguerite.
Devenu ingénieur des ponts-et-chaussées, Gabriel aidé par son grand-oncle fit une rapide fortune dans l’entreprise d’un canal qu’il construisit, et sut plaire à sa cousine mademoiselle Conyncks, que son père adorait et l’une des plus riches héritières des deux Flandres. En 1824, les biens de Claës se trouvèrent libres, et la maison de la rue de Paris avait réparé ses pertes. Pierquin demanda positivement la main de Félicie à Balthazar, de même que monsieur de Solis sollicita celle de Marguerite.
Au commencement du mois de janvier 1825, Marguerite et monsieur Conyncks partirent pour aller chercher le père exilé de qui chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famille dont le bonheur allait recevoir sa sanction. En l’absence de Marguerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de réception, pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et monsieur de Solis complotèrent avec Félicie de préparer à Marguerite une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sœur cadette à la restauration de la maison Claës. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux tableaux qu’ils lui offrirent pour décorer la galerie. Monsieur Conyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à Marguerite la satisfaction que lui causait sa noble conduite et son dévouement à remplir le mandat que lui avait légué sa mère, il avait pris des mesures pour qu’on apportât une cinquantaine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que Balthazar avait jadis vendues, en sorte que la galerie Claës fut entièrement remeublée. Marguerite était déjà venue plusieurs fois voir son père, accompagnée de sa sœur, ou de Jean; chaque fois, elle l’avait trouvé progressivement plus changé; mais depuis sa dernière visite, la vieillesse s’était manifestée chez Balthazar par d’effrayants symptômes à la gravité desquels contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait afin de pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements à faire des expériences qui trompaient toujours son espoir. Quoiqu’il ne fût âgé que de soixante-cinq ans, il avait l’apparence d’un octogénaire. Ses yeux s’étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, ses sourcils avaient blanchi, quelques cheveux lui garnissaient à peine la nuque; il laissait croître sa barbe qu’il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait; il était courbé comme un vieux vigneron; puis le désordre de ses vêtements avait repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu’une pensée forte animât ce grand visage dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité du regard, un air désespéré, une constante inquiétude y gravaient les diagnostics de la démence, ou plutôt de toutes les démences ensemble. Tantôt il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar l’expression du monomane; tantôt l’impatience de ne pas deviner un secret qui se présentait à lui comme un feu follet y mettait les symptômes de la fureur; puis tout à coup un rire éclatant trahissait la folie, enfin la plupart du temps l’abattement le plus complet résumait toutes les nuances de sa passion par la froide mélancolie de l’idiot. Quelque fugaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient malheureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Claës sublime de bonté, grand par le cœur, beau de visage et duquel il n’existait que de rares vestiges. Vieilli, lassé comme son maître par de constants travaux, Lemulquinier n’avait pas eu à subir comme lui les fatigues de la pensée; aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mélange d’inquiétude et d’admiration pour son maître, auquel il était facile de se méprendre: quoiqu’il écoutât sa moindre parole avec respect, qu’il suivît ses moindres mouvements avec une sorte de tendresse, il avait soin du savant comme une mère a soin d’un enfant; souvent il pouvait avoir l’air de le protéger, parce qu’il le protégeait véritablement dans les vulgaires nécessités de la vie auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards enveloppés par une idée, confiants dans la réalité de leur espoir, agités par le même souffle, l’un représentant l’enveloppe et l’autre l’âme de leur existence commune, formaient un spectacle à la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et monsieur Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Claës établi dans une auberge, son successeur ne s’était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place.
A travers les préoccupations de la Science, un désir de revoir sa patrie, sa maison, sa famille agitait Balthazar; la lettre de sa fille lui avait annoncé des événements heureux; il songeait à couronner sa carrière par une série d’expériences qui devait le mener enfin à la découverte de son problème, il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La fille se jeta dans les bras de son père en pleurant de joie. Cette fois, elle venait chercher la récompense d’une vie douloureuse, et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle à la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s’étaient opérés en lui. Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et insista pour emmener au plus tôt son cousin à Douai où l’influence de la patrie pouvait le rendre à la raison, à la santé, en le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de cœur qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le croyait, il eut pour elle des attentions singulières; il témoigna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d’auberge, il s’informa de ses goûts, il lui demanda ce qu’elle voulait pour ses repas avec les soins empressés d’un amant; il eut enfin les manières d’un coupable qui veut s’assurer de son juge. Marguerite connaissait si bien son père qu’elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu’il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s’acquitter avant son départ. Elle observa pendant quelque temps son père, et vit alors le cœur humain à nu. Balthazar s’était rapetissé. Le sentiment de son abaissement, l’isolement dans lequel le mettait la Science, l’avait rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères à ses occupations favorites; sa fille aînée lui imposait, le souvenir de son dévouement passé, de la force qu’elle avait déployée, la conscience du pouvoir qu’il lui avait laissé prendre, la fortune dont elle disposait et les sentiments indéfinissables qui s’étaient emparés de lui, depuis le jour où il avait abdiqué sa paternité déjà compromise, la lui avaient sans doute grandie de jour en jour. Conyncks semblait n’être rien aux yeux de Balthazar, il ne voyait que sa fille et ne pensait qu’à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui les a subjugués; lorsqu’il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte, semblable à celle d’un enfant qui se sent fautif. La noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne dévasté par la Science et par les travaux, avec le sourire puéril, avec la servilité naïve qui se peignaient sur les lèvres et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessée du contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse, et se promit d’employer son influence à faire reconquérir à son père toute sa dignité, pour le jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famille. D’abord, elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui dire à l’oreille:—Devez-vous quelque chose ici?
Balthazar rougit et répondit d’un air embarrassé:—Je ne sais pas, mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affaires que je ne le suis moi-même.
Marguerite sonna le valet de chambre, et quand il vint, elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.
—Monsieur désire quelque chose? demanda Lemulquinier.
Marguerite, qui était tout orgueil et noblesse, eut un serrement de cœur, en s’apercevant au ton et au maintien du valet, qu’il s’était établi quelque familiarité mauvaise entre son père et le compagnon de ses travaux.
—Mon père ne peut donc pas faire sans vous le compte de ce qu’il doit ici? dit Marguerite.
—Monsieur, reprit Lemulquinier, doit...