—Et voilà pourquoi votre fille est muette, dit Raphaël en souriant et en attirant Horace dans son cabinet pour lui remettre le prix de cette inutile consultation.

—Ils sont logiques, lui répondit le jeune médecin. Caméristus ment, Brisset examine, Maugredie doute. L’homme n’a-t-il pas une âme, un corps et une raison? L’une de ces trois causes premières agit en nous d’une manière plus ou moins forte, et il y aura toujours de l’homme dans la science humaine. Crois-moi, Raphaël, nous ne guérissons pas, nous aidons à guérir. Entre la médecine de Brisset et celle de Caméristus, se trouve encore la médecine expectante; mais pour pratiquer celle-ci avec succès, il faudrait connaître son malade depuis dix ans. Il y a au fond de la médecine négation comme dans toutes les sciences. Tâche donc de vivre sagement, essaie d’un voyage en Savoie; le mieux est et sera toujours de se confier à la nature.

Raphaël partit pour les eaux d’Aix.

Au retour de la promenade et par une belle soirée d’été, quelques-unes des personnes venues aux eaux d’Aix se trouvèrent réunies dans les salons du Cercle. Assis près d’une fenêtre et tournant le dos à l’assemblée, Raphaël resta long-temps seul, plongé dans une de ces rêveries machinales durant lesquelles nos pensées naissent, s’enchaînent, s’évanouissent sans revêtir de formes, et passent en nous comme de légers nuages à peine colorés. La tristesse est alors douce, la joie est vaporeuse, et l’âme est presque endormie. Se laissant aller à cette vie sensuelle, Valentin se baignait dans la tiède atmosphère du soir en savourant l’air pur et parfumé des montagnes, heureux de ne sentir aucune douleur et d’avoir enfin réduit au silence sa menaçante Peau de chagrin. Au moment où les teintes rouges du couchant s’éteignirent sur les cimes, la température fraîchit, il quitta sa place en poussant la fenêtre.

—Monsieur, lui dit une vieille dame, auriez-vous la complaisance de ne pas fermer la croisée? Nous étouffons.

Cette phrase déchira le tympan de Raphaël par des dissonances d’une aigreur singulière; elle fut comme le mot que lâche imprudemment un homme à l’amitié duquel nous voulions croire, et qui détruit quelque douce illusion de sentiment en trahissant un abîme d’égoïsme. Le marquis jeta sur la vieille femme le froid regard d’un diplomate impassible, il appela un valet et lui dit sèchement quand il arriva:—Ouvrez cette fenêtre!

A ces mots, une surprise insolite éclata sur tous les visages. L’assemblée se mit à chuchoter, en regardant le malade d’un air plus ou moins expressif, comme s’il eût commis quelque grave impertinence. Raphaël, qui n’avait pas entièrement dépouillé sa primitive timidité de jeune homme, eut un mouvement de honte; mais il secoua sa torpeur, reprit son énergie et se demanda compte à lui-même de cette scène étrange. Soudain un rapide mouvement anima son cerveau: le passé lui apparut dans une vision distincte où les causes du sentiment qu’il inspirait saillirent en relief comme les veines d’un cadavre dont, par quelque savante injection, les naturalistes colorent les moindres ramifications; il se reconnut lui-même dans ce tableau fugitif, y suivit son existence, jour par jour, pensée à pensée; il s’y vit, non sans surprise, sombre et distrait au sein de ce monde rieur, toujours songeant à sa destinée, préoccupé de son mal, paraissant dédaigner la causerie la plus insignifiante, fuyant ces intimités éphémères qui s’établissent promptement entre les voyageurs parce qu’ils comptent sans doute ne plus se rencontrer; peu soucieux des autres, et semblable enfin à ces rochers insensibles aux caresses comme à la furie des vagues. Puis, par un rare privilége d’intuition, il lut dans toutes les âmes: en découvrant sous la lueur d’un flambeau le crâne jaune, le profil sardonique d’un vieillard, il se rappela de lui avoir gagné son argent sans lui avoir proposé de prendre sa revanche; plus loin il aperçut une jolie femme dont les agaceries l’avaient trouvé froid; chaque visage lui reprochait un de ces torts inexplicables en apparence, mais dont le crime gît toujours dans une invisible blessure faite à l’amour-propre. Il avait involontairement froissé toutes les petites vanités qui gravitaient autour de lui. Les convives de ses fêtes ou ceux auxquels il avait offert ses chevaux s’étaient irrités de son luxe; surpris de leur ingratitude, il leur avait épargné ces espèces d’humiliation: dès lors ils s’étaient crus méprisés et l’accusaient d’aristocratie. En sondant ainsi les cœurs, il put en déchiffrer les pensées les plus secrètes; il eut horreur de la société, de sa politesse, de son vernis. Riche et d’un esprit supérieur, il était envié, haï; son silence trompait la curiosité, sa modestie semblait de la hauteur à ces gens mesquins et superficiels. Il devina le crime latent, irrémissible, dont il était coupable envers eux: il échappait à la juridiction de leur médiocrité. Rebelle à leur despotisme inquisiteur, il savait se passer d’eux; pour se venger de cette royauté clandestine, tous s’étaient instinctivement ligués pour lui faire sentir leur pouvoir, le soumettre à quelque ostracisme, et lui apprendre qu’eux aussi pouvaient se passer de lui. Pris de pitié d’abord à cette vue du monde, il frémit bientôt en pensant à la souple puissance qui lui soulevait ainsi le voile de chair sous lequel est ensevelie la nature morale, et ferma les yeux comme pour ne plus rien voir. Tout à coup un rideau noir fut tiré sur cette sinistre fantasmagorie de vérité, mais il se trouva dans l’horrible isolement qui attend les puissances et les dominations. En ce moment, il eut un violent accès de toux. Loin de recueillir une seule de ces paroles indifférentes en apparence, mais qui du moins simulent une espèce de compassion polie chez les personnes de bonne compagnie rassemblées par hasard, il entendit des interjections hostiles et des plaintes murmurées à voix basse. La société ne daignait même plus se grimer pour lui, parce qu’il la devinait peut-être.

—Sa maladie est contagieuse.

—Le président du Cercle devrait lui interdire l’entrée du salon.

—En bonne police, il est vraiment défendu de tousser ainsi.