—Grand merci, Thomas, avait dit la vieille, je dirai pour toi ce soir deux Pater et deux Ave dans ma prière.

Le patron donna du cor encore une fois, regarda la campagne muette, jeta la chaîne dans un bateau, courut le long du bord jusqu’au gouvernail, en prit la barre, resta debout; puis, après avoir contemplé le ciel, il dit d’une voix forte à ses rameurs, quand ils furent en pleine mer:—Ramez, ramez fort, et dépêchons! la mer sourit à un mauvais grain, la sorcière! Je sens la houle au mouvement du gouvernail, et l’orage à mes blessures.

Ces paroles, dites en termes de marine, espèce de langue intelligible seulement pour des oreilles accoutumées au bruit des flots, imprimèrent aux rames un mouvement précipité, mais toujours cadencé; mouvement unanime, différent de la manière de ramer précédente, comme le trot d’un cheval l’est de son galop. Le beau monde assis à l’arrière prit plaisir à voir tous ces bras nerveux, ces visages bruns aux yeux de feu, ces muscles tendus, et ces différentes forces humaines agissant de concert, pour leur faire traverser le détroit moyennant un faible péage. Loin de déplorer cette misère, ils se montrèrent les rameurs en riant des expressions grotesques que la manœuvre imprimait à leurs physionomies tourmentées. A l’avant, le soldat, le paysan et la vieille contemplaient les mariniers avec cette espèce de compassion naturelle aux gens qui, vivant de labeur, connaissent les rudes angoisses et les fiévreuses fatigues du travail. Puis, habitués à la vie en plein air, tous avaient compris, à l’aspect du ciel, le danger qui les menaçait, tous étaient donc sérieux. La jeune mère berçait son enfant, en lui chantant une vieille hymne d’église pour l’endormir.

—Si nous arrivons, dit le soldat au paysan, le bon Dieu aura mis de l’entêtement à nous laisser en vie.

—Ah! il est le maître, répondit la vieille; mais je crois que son bon plaisir est de nous appeler près de lui. Voyez là-bas cette lumière? Et, par un geste de tête, elle montrait le couchant, où des bandes de feu tranchaient vivement sur des nuages bruns nuancés de rouge qui semblaient bien près de déchaîner quelque vent furieux. La mer faisait entendre un murmure sourd, une espèce de mugissement intérieur, assez semblable à la voix d’un chien quand il ne fait que gronder. Après tout, Ostende n’était pas loin. En ce moment, le ciel et la mer offraient un de ces spectacles auxquels il est peut-être impossible à la peinture comme à la poésie de donner plus de durée qu’ils n’en ont réellement. Les créations humaines veulent des contrastes puissants. Aussi les artistes demandent-ils ordinairement à la nature ses phénomènes les plus brillants, désespérant sans doute de rendre la grande et belle poésie de son allure ordinaire, quoique l’âme humaine soit souvent aussi profondément remuée dans le calme que dans le mouvement, et par le silence autant que par la tempête. Il y eut un moment où, sur la barque, chacun se tut et contempla la mer et le ciel, soit par pressentiment, soit pour obéir à cette mélancolie religieuse qui nous saisit presque tous à l’heure de la prière, à la chute du jour, à l’instant où la nature se tait, où les cloches parlent. La mer jetait une lueur blanche et blafarde, mais changeante et semblable aux couleurs de l’acier. Le ciel était généralement grisâtre. A l’ouest, de longs espaces étroits simulaient des flots de sang, tandis qu’à l’orient des lignes étincelantes, marquées comme par un pinceau fin, étaient séparées par des nuages plissés comme des rides sur le front d’un vieillard. Ainsi, la mer et le ciel offraient partout un fond terne, tout en demi-teintes, qui faisait ressortir les feux sinistres du couchant. Cette physionomie de la nature inspirait un sentiment terrible. S’il est permis de glisser les audacieux tropes du peuple dans la langue écrite, on répéterait ce que disait le soldat, que le temps était en déroute, ou, ce que lui répondit le paysan, que le ciel avait la mine d’un bourreau. Le vent s’éleva tout à coup vers le couchant, et le patron, qui ne cessait de consulter la mer, la voyant s’enfler à l’horizon, s’écria:—Hau! hau! A ce cri, les matelots s’arrêtèrent aussitôt et laissèrent nager leurs rames.

—Le patron a raison, dit froidement Thomas quand la barque portée en haut d’une énorme vague redescendit comme au fond de la mer entr’ouverte.

A ce mouvement extraordinaire, à cette colère soudaine de l’Océan, les gens de l’arrière devinrent blêmes, et jetèrent un cri terrible:—Nous périssons!

—Oh! pas encore, leur répondit tranquillement le patron.

En ce moment, les nuées se déchirèrent sous l’effort du vent, précisément au-dessus de la barque. Les masses grises s’étant étalées avec une sinistre promptitude à l’orient et au couchant, la lueur du crépuscule y tomba d’aplomb par une crevasse due au vent d’orage, et permit d’y voir les visages. Les passagers, nobles ou riches, mariniers et pauvres, restèrent un moment surpris à l’aspect du dernier venu. Ses cheveux d’or, partagés en deux bandeaux sur son front tranquille et serein, retombaient en boucles nombreuses sur ses épaules, en découpant sur la grise atmosphère une figure sublime de douceur et où rayonnait l’amour divin. Il ne méprisait pas la mort, il était certain de ne pas périr. Mais si d’abord les gens de l’arrière oublièrent un instant la tempête dont l’implacable fureur les menaçait, ils revinrent bientôt à leurs sentiments d’égoïsme et aux habitudes de leur vie.

—Est-il heureux, ce stupide bourgmestre, de ne pas s’apercevoir du danger que nous courons tous! Il est là comme un chien, et mourra sans agonie, dit le docteur.