Il tendit à son maître un joli petit papier triangulairement plié. Le prince se sentit défaillir, et il rentra pour tomber sur une bergère, car sa vue était troublée, ses mains tremblaient en lisant ceci:

«Cher Émile, votre gondole s’est arrêtée à votre palais, vous ne savez donc pas que Cataneo l’a loué pour la Tinti. Si vous m’aimez, allez dès ce soir chez Vendramin, qui me dit vous avoir arrangé un appartement chez lui. Que dois-je faire? Faut-il rester à Venise en présence de mon mari et de sa cantatrice? devons-nous repartir ensemble pour le Frioul? Répondez-moi par un mot, ne serait-ce que pour me dire quelle était cette lettre que vous avez jetée dans la lagune.

«Massimilla Doni.»

L’écriture et la senteur du papier réveillèrent mille souvenirs dans l’âme du jeune Vénitien. Le soleil de l’amour unique jeta sa vive lueur sur l’onde bleue venue de loin, amassée dans l’abîme sans fond, et qui scintilla comme une étoile. Le noble enfant ne put retenir les larmes qui jaillirent de ses yeux en abondance; car dans la langueur où l’avait mis la fatigue des sens rassasiés, il fut sans force contre le choc de cette divinité pure. Dans son sommeil, la Clarina entendit les larmes; elle se dressa sur son séant, vit son prince dans une attitude de douleur, elle se précipita à ses genoux, les embrassa.

—On attend toujours la réponse, dit Carmagnola en soulevant la portière.

—Infâme, tu m’as perdu! s’écria Émilio qui se leva en secouant du pied la Tinti.

Elle le serrait avec tant d’amour, en implorant une explication par un regard, un regard de Samaritaine éplorée, qu’Émilio, furieux de se voir encore entortillé dans cette passion qui l’avait fait déchoir, repoussa la cantatrice par un coup de pied brutal.

—Tu m’as dit de te tuer, meurs, bête venimeuse! s’écria-t-il.

Puis il sortit de son palais, sauta dans sa gondole:—Rame, cria-t-il à Carmagnola.

—Où? dit le vieux.