—Où tu voudras.
Le gondolier devina son maître et le mena par mille détours dans le Canareggio devant la porte d’un merveilleux palais que vous admirerez quand vous irez à Venise; car aucun étranger n’a manqué de faire arrêter sa gondole à l’aspect de ces fenêtres toutes diverses d’ornement, luttant toutes de fantaisies, à balcons travaillés comme les plus folles dentelles, en voyant les encoignures de ce palais terminées par de longues colonnettes sveltes et tordues, en remarquant ces assises fouillées par un ciseau si capricieux, qu’on ne trouve aucune figure semblable dans les arabesques de chaque pierre. Combien est jolie la porte, et combien mystérieuse est la longue voûte en arcades qui mène à l’escalier! Et qui n’admirerait ces marches où l’art intelligent a cloué, pour le temps que vivra Venise, un tapis riche comme un tapis de Turquie, mais composé de pierres aux mille couleurs incrustées dans un marbre blanc! Vous aimerez les délicieuses fantaisies qui parent les berceaux, dorés comme ceux du palais ducal, et qui rampent au-dessus de vous, en sorte que les merveilles de l’art sont sous vos pieds et sur vos têtes. Quelles ombres douces, quel silence, quelle fraîcheur! Mais quelle gravité dans ce vieux palais, où, pour plaire à Émilio comme à Vendramini, son ami, la duchesse avait rassemblé d’anciens meubles vénitiens, et où des mains habiles avaient restauré les plafonds! Venise revivait là tout entière. Non-seulement le luxe était noble, mais il était instructif. L’archéologue eût retrouvé là les modèles du beau comme le produisit le Moyen-âge, qui prit ses exemples à Venise. On voyait et les premiers plafonds à planches couvertes de dessins fleuretés en or sur des fonds colorés, ou en couleurs sur un fond d’or, et les plafonds en stucs dorés qui, dans chaque coin, offraient une scène à plusieurs personnages, et dans leur milieu les plus belles fresques; genre si ruineux que le Louvre n’en possède pas deux, et que le faste de Louis XIV recula devant de telles profusions pour Versailles. Partout le marbre, le bois et les étoffes avaient servi de matière à des œuvres précieuses. Émilio poussa une porte en chêne sculpté, traversa cette longue galerie qui s’étend à chaque étage, d’un bout à l’autre, dans les palais de Venise, et arriva devant une autre porte bien connue qui lui fit battre le cœur. A son aspect, la dame de compagnie sortit d’un immense salon, et le laissa entrer dans un cabinet de travail où il trouva la duchesse à genoux devant une madone. Il venait s’accuser et demander pardon, Massimilla priant le transforma. Lui et Dieu, pas autre chose dans ce cœur! La duchesse se releva simplement, tendit la main à son ami, qui ne la prit pas.
—Gianbattista ne vous a donc pas rencontré hier? lui dit-elle.
—Non, répondit-il.
—Ce contre-temps m’a fait passer une cruelle nuit, je craignais tant que vous ne rencontrassiez le duc, dont la perversité m’est si connue! quelle idée a eue Vendramini de lui louer votre palais!
—Une bonne idée, Milla, car ton prince est peu fortuné.
Massimilla était si belle de confiance, si magnifique de beauté, si calmée par la présence d’Émilio, qu’en ce moment le prince éprouva, tout éveillé, les sensations de ce cruel rêve qui tourmente les imaginations vives, et dans lequel, après être venu, dans un bal plein de femmes parées, le rêveur s’y voit tout à coup nu, sans chemise; la honte, la peur le flagellent tour à tour, et le réveil seul le délivre de ses angoisses. L’âme d’Émilio se trouvait ainsi devant sa maîtresse. Jusqu’alors cette âme avait été revêtue des plus belles fleurs du sentiment, la débauche l’avait mise dans un état ignoble, et lui seul le savait; car la belle Florentine accordait tant de vertus à son amour, que l’homme aimé par elle devait être incapable de contracter la moindre souillure. Comme Émilio n’avait pas accepté sa main, la duchesse se leva pour passer ses doigts dans les cheveux qu’avait baisés la Tinti. Elle sentit alors la main d’Émilio moite, et lui vit le front humide.
—Qu’avez-vous? lui dit-elle d’une voix à laquelle la tendresse donna la douceur d’une flûte.
—Je n’ai jamais connu qu’en ce moment la profondeur de mon amour, répondit Émilio.
—Hé! bien, chère idole, que veux-tu? reprit-elle.