—Est-elle seule? se demanda Montefiore. Puis-je mettre sans danger au bout d’un fil une lettre chargée de quelques pièces de monnaie et en frapper la vitre ronde de l’œil-de-bœuf par lequel sa cellule est sans doute éclairée?

Aussitôt il écrivit un billet, le vrai billet de l’officier, du soldat déporté par sa famille à l’île d’Elbe, le billet du marquis déchu, jadis musqué, maintenant capitaine d’habillement. Puis il fit une corde avec tout ce qui fut ingrédient de cordage, y attacha le billet chargé de quelques écus, et le descendit dans le plus profond silence jusqu’au milieu de cette lueur sphérique.

—Les ombres, en se projetant, me diront si sa mère ou sa servante sont avec elle, et si elle n’est pas seule, pensa Montefiore, je remonterai vivement ma corde.

Mais quand, après mille peines faciles à comprendre, l’argent frappa la vitre, une seule figure, le svelte buste de Juana s’agita sur la muraille. La jeune fille ouvrit le carreau bien doucement, vit le billet, le prit et resta debout en le lisant. Montefiore s’était nommé, demandait un rendez-vous; il offrait, en style de vieux roman, son cœur et sa main à Juana de Mancini. Ruse infâme et vulgaire, mais dont le succès sera toujours certain! A l’âge de Juana, la noblesse de l’âme n’augmente-t-elle pas les dangers de l’âge? Un poëte de ce temps a dit gracieusement: La femme ne succombe que dans sa force. L’amant feint de douter de l’amour qu’il inspire au moment où il est le plus aimé; confiante et fière, une jeune fille voudrait inventer des sacrifices à faire, et ne connaît ni le monde ni les hommes assez pour rester calme au sein de ses passions soulevées, et accabler de son mépris l’homme qui peut accepter une vie offerte en expiation d’un reproche fallacieux.

Depuis la sublime constitution des sociétés, la jeune fille se trouve entre les horribles déchirements que lui causent et les calculs d’une vertu prudente et les malheurs d’une faute. Elle perd souvent un amour, le plus délicieux en apparence, le premier, si elle résiste; elle perd un mariage si elle est imprudente. En jetant un coup d’œil sur les vicissitudes de la vie sociale à Paris, il est impossible de douter de la nécessité d’une religion, en sachant que tous les soirs il n’y a pas trop de jeunes filles séduites. Mais Paris est situé dans le quarante-huitième degré de latitude, et Tarragone sous le quarante et unième. La vieille question des climats est encore utile aux narrateurs pour justifier et les dénoûments brusques et les imprudences ou les résistances de l’amour.

Montefiore avait les yeux attachés sur l’élégant profil noir dessiné au milieu de la lueur. Ni lui ni Juana ne pouvaient se voir, une malheureuse frise, bien fâcheusement placée, leur ôtait les bénéfices de la correspondance muette qui peut s’établir entre deux amoureux quand ils se penchent en dehors de leurs fenêtres. Aussi l’âme et l’attention du capitaine étaient-elles concentrées sur le cercle lumineux où, peut-être à son insu, la jeune fille allait innocemment laisser interpréter ses pensées par les gestes qui lui échapperaient. Mais non. Les étranges mouvements de Juana ne permettaient pas à Montefiore de concevoir la moindre espérance. Juana s’amusait à découper le billet. La vertu, la morale, imitent souvent, dans leurs défiances, les prévisions inspirées par la jalousie aux Bartholo de la comédie. Juana, sans encre, sans plumes et sans papier, répondait à coups de ciseaux. Bientôt elle rattacha le billet, l’officier le remonta, l’ouvrit, le mit à la lumière de sa lampe et lut, en lettres à jour: Venez!

—Venir! se dit-il. Et le poison, l’escopette, la dague de Perez! Et l’apprenti à peine endormi sur le comptoir! Et la servante dans son hamac! Et cette maison aussi sonore que l’est une basse d’opéra, et où j’entends d’ici le ronflement du vieux Perez. Venir? Elle n’a donc plus rien à perdre?

Réflexion poignante! Les débauchés seuls savent être si logiques, et peuvent punir une femme de son dévouement. L’homme a inventé Satan et Lovelace; mais la vierge est un ange auquel il ne sait rien prêter que ses vices; elle est si grande, si belle, qu’il ne peut ni la grandir, ni l’embellir: il ne lui a été donné que le fatal pouvoir de la flétrir en l’attirant dans sa vie fangeuse. Montefiore attendit l’heure la plus somnifère de la nuit; puis, malgré ses réflexions, il descendit sans chaussure, muni de ses pistolets, alla pas à pas, s’arrêta pour écouter le silence, avança les mains, sonda les marches, vit presque dans l’obscurité, toujours prêt à rentrer chez lui s’il survenait le plus léger incident. L’Italien avait revêtu son plus bel uniforme, il avait parfumé sa noire chevelure, et s’était donné l’éclat particulier que la toilette et les soins prêtent aux beautés naturelles; en semblable occurrence, la plupart des hommes sont aussi femmes qu’une femme. Montefiore put arriver sans encombre à la porte secrète du cabinet où la jeune fille avait été logée, cachette pratiquée dans un coin de la maison, élargie en cet endroit par un de ces rentrants capricieux assez fréquents là où les hommes sont obligés, par la cherté du terrain, de serrer leurs maisons les unes contre les autres. Cette cellule appartenait exclusivement à Juana, qui s’y tenait pendant le jour, loin de tous les regards. Jusqu’alors, elle avait couché près de sa mère adoptive; mais l’exiguïté des mansardes où s’étaient réfugiés les deux époux ne leur avait pas permis de prendre avec eux leur pupille. Dona Lagounia avait donc laissé la jeune fille sous la garde et la clef de la porte secrète, sous la protection des idées religieuses les plus efficaces, car elles étaient devenues des superstitions, et sous la défense d’une fierté naturelle, d’une pudeur de sensitive qui faisaient de la jeune Mancini une exception dans son sexe: elle en avait également les vertus les plus touchantes et les inspirations les plus passionnées; aussi avait-il fallu la modestie, la sainteté de cette vie monotone pour calmer et rafraîchir ce sang brûlé des Marana qui petillait dans son cœur, et que sa mère adoptive appelait des tentations du démon. Un léger sillon de lumière, tracé sur le plancher par la fente de la porte, permit à Montefiore d’en voir la place; il y gratta doucement, Juana ouvrit. Montefiore entra tout palpitant, et reconnut en la recluse une expression de naïve curiosité, l’ignorance la plus complète de son péril, et une sorte d’admiration candide. Il resta pendant un moment frappé par la sainteté du tableau qui s’offrait à ses regards.

Sur les murs une tapisserie à fond gris parsemée de fleurs violettes; un petit bahut d’ébène, un antique miroir, un immense et vieux fauteuil également en ébène et couvert en tapisserie; puis une table à pieds contournés; sur le plancher un joli tapis; auprès de la table une chaise: voilà tout. Mais sur la table, des fleurs et un ouvrage de broderie; mais au fond, un lit étroit et mince sur lequel Juana rêvait; au-dessus du lit, trois tableaux; au chevet, un crucifix à bénitier, une prière écrite en lettres d’or et encadrée. Les fleurs exhalaient de faibles parfums, les bougies répandaient une douce lumière; tout était calme, pur et sacré. Les idées rêveuses de Juana, mais Juana surtout, avaient communiqué leur charme aux choses, et son âme semblait y rayonner: c’était la perle dans sa nacre. Juana, vêtue de blanc, belle de sa seule beauté, laissant son rosaire pour appeler l’amour, aurait inspiré du respect à Montefiore lui-même, si le silence, si la nuit, si Juana n’avaient pas été si amoureuses, si le petit lit blanc n’avait pas laissé voir les draps entr’ouverts et l’oreiller confident de mille confus désirs. Montefiore demeura longtemps debout, ivre d’un bonheur inconnu, peut-être celui de Satan apercevant le ciel par une échappée des nuages qui en forment l’enceinte.

—Aussitôt que je vous ai vue, dit-il en pur toscan et d’une voix italiennement mélodieuse, je vous ai aimée. En vous ont été mon âme et ma vie, en vous elles seront pour toujours, si vous voulez.