Juana écoutait en aspirant dans l’air le son de ces paroles que la langue de l’amour rendait magnifiques.

—Pauvre petite, comment avez-vous pu respirer si longtemps dans cette noire maison sans y périr? Vous, faite pour régner dans le monde, pour habiter le palais d’un prince, vivre de fête en fête, ressentir les joies que vous faites naître, voir tout à vos pieds, effacer les plus belles richesses par celles de votre beauté qui ne rencontrera pas de rivales, vous avez vécu là, solitaire, avec ces deux marchands!

Question intéressée. Il voulait savoir si Juana n’avait point eu d’amant.

—Oui, répondit-elle. Mais qui donc vous a dit mes pensées les plus secrètes? Depuis quelques mois je suis triste à mourir. Oui, j’aimerais mieux être morte que de rester plus longtemps dans cette maison. Voyez cette broderie, il n’y a pas un point qui n’y ait été fait sans mille pensées affreuses. Que de fois j’ai voulu m’évader pour aller me jeter à la mer! Pourquoi? je ne le sais déjà plus... De petits chagrins d’enfant, mais bien vifs, malgré leur niaiserie... Souvent j’ai embrassé ma mère le soir, comme on embrasse sa mère pour la dernière fois, en me disant intérieurement:—Demain je me tuerai. Puis je ne mourais pas. Les suicidés vont en enfer, et j’avais si grand’peur de l’enfer que je me résignais à vivre, à toujours me lever, me coucher, travailler aux mêmes heures et faire les mêmes choses. Je ne m’ennuyais pas, mais je souffrais... Et cependant mon père et ma mère m’adorent. Ah! je suis mauvaise, je le dis bien à mon confesseur.

—Vous êtes donc toujours restée ici sans divertissements, sans plaisirs?

—Oh! je n’ai pas toujours été ainsi. Jusqu’à l’âge de quinze ans, les chants, la musique, les fêtes de l’église m’ont fait plaisir à voir. J’étais heureuse de me sentir comme les anges, sans péché, de pouvoir communier tous les huit jours, enfin j’aimais Dieu. Mais depuis trois ans, de jour en jour, tout a changé en moi. D’abord j’ai voulu des fleurs ici, j’en ai eu de bien belles; puis j’ai voulu... Mais je ne veux plus rien, ajouta-t-elle après une pause en souriant à Montefiore. Ne m’avez-vous pas écrit tout à l’heure que vous m’aimeriez toujours?

—Oui, ma Juana, s’écria doucement Montefiore en prenant cette adorable fille par la taille et la serrant avec force contre son cœur, oui. Mais laisse-moi te parler comme tu parles à Dieu. N’es-tu pas plus belle que la Marie des cieux? Écoute. Je te jure, reprit-il en la baisant dans ses cheveux, je jure en prenant ton front comme le plus beau des autels, de faire de toi mon idole, de te prodiguer toutes les fortunes du monde. A toi mes carrosses, à toi mon palais de Milan, à toi tous les bijoux, les diamants de mon antique famille; à toi, chaque jour, de nouvelles parures; à toi les mille jouissances, toutes les joies du monde.

—Oui, dit-elle, j’aime bien tout cela; mais je sens dans mon âme que ce que j’aimerai le plus au monde, ce sera mon cher époux. Mio caro sposo! dit-elle; car il est impossible d’attacher aux deux mots français l’admirable tendresse, l’amoureuse élégance de sons dont la langue et la prononciation italiennes revêtent ces trois mots délicieux. Or, l’italien était la langue maternelle de Juana.

—Je retrouverai, reprit-elle en lançant à Montefiore un regard où brillait la pureté des chérubins, je retrouverai ma chère religion en lui. Lui et Dieu, Dieu et lui.—Ce sera donc vous? dit-elle.—Et certes, ce sera vous, s’écria-t-elle après une pause. Tenez, venez voir le tableau que mon père m’a rapporté d’Italie.

Elle prit une bougie, fit un signe à Montefiore, et lui montra au pied du lit un saint Michel terrassant le démon.