—Regardez, n’a-t-il pas vos yeux? Aussi, quand je vous ai vu dans la rue, cette rencontre m’a-t-elle semblé un avertissement du ciel. Pendant mes rêveries du matin, avant d’être appelée par ma mère pour la prière, j’avais tant de fois contemplé cette peinture, cet ange, que j’avais fini par en faire mon époux. Mon Dieu! je vous parle comme je me parle à moi-même. Je dois vous paraître bien folle; mais si vous saviez comme une pauvre recluse a besoin de dire les pensées qui l’étouffent! Seule, je parlais à ces fleurs, à ces bouquets de tapisserie: ils me comprenaient mieux, je crois, que mon père et ma mère, toujours si graves.

—Juana, reprit Montefiore en lui prenant les mains et les baisant avec une passion qui éclatait dans ses yeux, dans ses gestes et dans le son de sa voix, parle-moi comme à ton époux, comme à toi-même. J’ai souffert tout ce que tu as souffert. Entre nous il doit suffire de peu de paroles pour que nous comprenions notre passé; mais il n’y en aura jamais assez pour exprimer nos félicités à venir. Mets ta main sur mon cœur. Sens-tu comme il bat? Promettons-nous devant Dieu, qui nous voit et nous entend, d’être l’un à l’autre fidèles pendant toute notre vie. Tiens, prends cet anneau... Donne-moi le tien.

—Donner mon anneau! s’écria-t-elle avec effroi.

—Et pourquoi non? demanda Montefiore inquiet de tant de naïveté.

—Mais il me vient de notre saint-père le pape; il m’a été mis au doigt dans mon enfance par une belle dame qui m’a nourrie, qui m’a mise dans cette maison, et m’a dit de le garder toujours.

—Juana, tu ne m’aimeras donc pas?

—Ah! dit-elle, le voici. Vous, n’est-ce donc pas mieux que moi?

Elle tenait l’anneau en tremblant, et le serrait en regardant Montefiore avec une lucidité questionneuse et perçante. Cet anneau, c’était tout elle-même; elle le lui donna.

—Oh! ma Juana, dit Montefiore en la serrant dans ses bras, il faudrait être un monstre pour te tromper... Je t’aimerai toujours...

Juana était devenue rêveuse. Montefiore, pensant en lui-même que, dans cette première entrevue, il ne fallait rien risquer qui pût effaroucher une jeune fille si pure, imprudente par vertu plus que par désir, s’en remit sur l’avenir, sur sa beauté dont il connaissait le pouvoir, et sur l’innocent mariage de l’anneau, la plus magnifique des unions, la plus légère et la plus forte de toutes les cérémonies, l’hymen du cœur. Pendant le reste de la nuit et pendant la journée du lendemain, l’imagination de Juana devait être une complice de sa passion. Donc il s’efforça d’être aussi respectueux que tendre. Dans cette pensée, aidé par sa passion et plus encore par les désirs que lui inspirait Juana, il fut caressant et onctueux dans ses paroles. Il embarqua l’innocente fille dans tous les projets d’une vie nouvelle, lui peignit le monde sous les couleurs les plus brillantes, l’entretint de ces détails de ménage qui plaisent tant aux jeunes filles, fit avec elle de ces conventions disputées qui donnent des droits et de la réalité à l’amour. Puis, après avoir décidé l’heure accoutumée de leurs rendez-vous nocturnes, il laissa Juana heureuse, mais changée; la Juana pure et sainte n’existait plus, dans le dernier regard qu’elle lui lança, dans le joli mouvement qu’elle fit pour apporter son front aux lèvres de son amant, il y avait déjà plus de passion qu’il n’est permis à une fille d’en montrer. La solitude, l’ennui, des travaux en opposition avec la nature de cette fille avaient fait tout cela; pour la rendre sage et vertueuse, il aurait fallu peut-être l’habituer peu à peu au monde, ou le lui cacher à jamais.