—La journée, demain, me paraîtra bien longue, dit-elle en recevant sur le front un baiser chaste encore. Mais restez dans la salle, et parlez un peu haut, pour que je puisse entendre votre voix, elle me remplit le cœur.

Montefiore, devinant toute la vie de Juana, n’en fut que plus satisfait d’avoir su contenir ses désirs pour en mieux assurer le contentement. Il remonta chez lui sans accident. Dix jours se passèrent sans qu’aucun événement troublât la paix et la solitude de cette maison. Montefiore avait déployé toutes ses câlineries italiennes pour le vieux Perez, pour dona Lagounia, pour l’apprenti, même pour la servante, et tous l’aimaient; mais, malgré la confiance qu’il sut leur inspirer, jamais il ne voulut en profiter pour demander à voir Juana, pour faire ouvrir la porte de la délicieuse cellule. La jeune Italienne, affamée de voir son amant, l’en avait bien souvent prié; mais il s’y était toujours refusé par prudence. D’ailleurs, il avait usé tout son crédit et toute sa science pour endormir les soupçons des deux vieux époux, il les avait accoutumés à le voir, lui militaire, ne plus se lever qu’à midi. Le capitaine s’était dit malade. Les deux amants ne vivaient donc plus que la nuit, au moment où tout dormait dans la maison. Si Montefiore n’avait pas été un de ces libertins auxquels l’habitude du plaisir permet de conserver leur sang-froid en toute occasion, ils eussent été dix fois perdus pendant ces dix jours. Un jeune amant, dans la candeur du premier amour, se serait laissé aller à de ravissantes imprudences auxquelles il est si difficile de résister. Mais l’Italien résistait même à Juana boudeuse, à Juana folle, à Juana faisant de ses longs cheveux une chaîne qu’elle lui passait autour du cou pour le retenir. Cependant l’homme le plus perspicace eût été fort embarrassé de deviner les secrets de leurs rendez-vous nocturnes. Il est à croire que, sûr du succès, l’Italien se donna les plaisirs ineffables d’une séduction allant à petits pas, d’un incendie qui gagne graduellement et finit par tout embraser. Le onzième jour, en dînant, il jugea nécessaire de confier, sous le sceau du secret, au vieux Perez, que la cause de sa disgrâce dans sa famille était un mariage disproportionné. Cette fausse confidence était quelque chose d’horrible au milieu du drame nocturne qui se jouait dans cette maison. Montefiore, en joueur expérimenté, se préparait un dénoûment dont il jouissait d’avance en artiste qui aime son art. Il comptait bientôt quitter sans regret la maison et son amour. Or, quand Juana, risquant sa vie peut-être dans une question, demanderait à Perez où était son hôte, après l’avoir longtemps attendu, Perez lui dirait sans connaître l’importance de sa réponse:—Le marquis de Montefiore s’est réconcilié avec sa famille, qui consent à recevoir sa femme, et il est allé la présenter.

Alors Juana!... L’Italien ne s’était jamais demandé ce que deviendrait Juana; mais il en avait étudié la noblesse, la candeur, toutes les vertus, et il était sûr du silence de Juana.

Il obtint une mission de je ne sais quel général. Trois jours après, pendant la nuit, la nuit qui précédait son départ, Montefiore voulant sans doute, comme un tigre, ne rien laisser de sa proie, au lieu de remonter chez lui, entra dès l’après-dîner chez Juana pour se faire une plus longue nuit d’adieux. Juana, véritable Espagnole, véritable Italienne, ayant double passion, fut bien heureuse de cette hardiesse, elle accusait tant d’ardeur! Trouver dans l’amour pur du mariage les cruelles félicités d’un engagement illicite, cacher son époux dans les rideaux de son lit; tromper à demi son père et sa mère adoptive, et pouvoir leur dire, en cas de surprise:—Je suis la marquise de Montefiore! Pour une jeune fille romanesque, et qui, depuis trois ans, ne rêvait pas l’amour sans en rêver tous les dangers, n’était-ce pas une fête? La porte en tapisserie retomba sur eux, sur leurs folies, sur leur bonheur, comme un voile, qu’il est inutile de soulever. Il était alors environ neuf heures, le marchand et sa femme lisaient leurs prières du soir; tout à coup le bruit d’une voiture attelée de plusieurs chevaux résonna dans la petite rue; des coups frappés en hâte retentirent dans la boutique, la servante courut ouvrir la porte. Aussitôt, en deux bonds, entra dans la salle antique une femme magnifiquement vêtue, quoiqu’elle sortît d’une berline de voyage horriblement crottée par la boue de mille chemins. Sa voiture avait traversé l’Italie, la France et l’Espagne. C’était la Marana! la Marana qui, malgré ses trente-six ans, malgré ses joies, était dans tout l’éclat d’une beltà folgorante, afin de ne pas perdre le superbe mot créé pour elle à Milan par ses passionnés adorateurs; la Marana qui, maîtresse avouée d’un roi, avait quitté Naples, les fêtes de Naples, le ciel de Naples, l’apogée de sa vie d’or et de madrigaux, de parfums et de soie, en apprenant par son royal amant les événements d’Espagne et le siége de Tarragone.

—A Tarragone, avant la prise de Tarragone! s’était-elle écriée. Je veux être dans dix jours à Tarragone...

Et sans se soucier d’une cour, ni d’une couronne, elle était arrivée à Tarragone, munie d’un firman quasi-impérial, munie d’or qui lui permit de traverser l’empire français avec la vélocité d’une fusée et dans tout l’éclat d’une fusée. Pour les mères il n’y a pas d’espace, une vraie mère pressent tout et voit son enfant d’un pôle à l’autre.

—Ma fille! ma fille! cria la Marana.

A cette voix, à cette brusque invasion, à l’aspect de cette reine au petit pied, le livre de prières tomba des mains de Perez et de sa femme; cette voix retentissait comme la foudre, et les yeux de la Marana en lançaient les éclairs.

—Elle est là, répondit le marchand d’un ton calme, après une pause pendant laquelle il se remit de l’émotion que lui avaient causée cette brusque arrivée, le regard et la voix de la Marana.—Elle est là, répéta-t-il en montrant la petite cellule.

—Oui, mais elle n’a pas été malade, elle est toujours...