Ainsi, selon Catherine et selon tous ceux qui tiennent pour une société bien ordonnée, l’homme social, le sujet n’a pas de libre arbitre, ne doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir de liberté politique. Mais, comme aucune société ne peut exister sans des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour le sujet des libertés soumises à des restrictions. La liberté, non; mais des libertés, oui; des libertés définies et caractérisées. Voici qui est conforme à la nature des choses. Ainsi, certes, il est hors du pouvoir humain d’empêcher la liberté de la pensée, et nul souverain ne peut atteindre l’argent. Les grands politiques qui furent vaincus dans cette longue lutte (elle a duré cinq siècles) reconnaissaient à leurs sujets de grandes libertés; mais ils n’admettaient ni la liberté de publier des pensées antisociales, ni la liberté indéfinie du sujet. Pour eux, sujet et libre sont en politique deux termes qui se contredisaient, de même que des citoyens tous égaux constitue un non-sens que la nature dément à toute heure. Reconnaître la nécessité d’une religion, la nécessité du pouvoir, et laisser aux sujets le droit de nier la religion, d’en attaquer le culte, de s’opposer à l’exercice du pouvoir par l’expression publique, communicable et communiquée de la pensée, est une impossibilité que ne voulaient point les Catholiques du seizième siècle. Hélas! la victoire du calvinisme coûtera bien plus cher encore à la France qu’elle n’a coûté jusqu’aujourd’hui, car les sectes religieuses et politiques, humanitaires, égalitaires, etc., d’aujourd’hui, sont la queue du calvinisme; et à voir les fautes du pouvoir, son mépris pour l’intelligence, son amour pour les intérêts matériels où il veut prendre ses points d’appui, et qui sont les plus trompeurs de tous les ressorts, à moins d’un secours providentiel, le génie de la destruction l’emportera de nouveau sur le génie de la conservation. Les assaillants, qui n’ont rien à perdre et tout à gagner, s’entendent admirablement; tandis que leurs riches adversaires ne veulent pas faire un sacrifice en argent ou en amour-propre pour s’attacher des défenseurs.
L’imprimerie vint en aide à l’opposition commencée par les Vaudois et les Albigeois. Une fois que la pensée humaine, au lieu de se condenser comme elle était obligée de le faire pour rester sous la forme la plus communicable, revêtit une multitude d’habillements et devint le peuple lui-même au lieu de rester en quelque sorte divinement axiomatique, il y eut deux multitudes à combattre: la multitude des idées et la multitude des hommes. Le pouvoir royal a succombé dans cette guerre, et nous assistons de nos jours, en France, à sa dernière combinaison avec des éléments qui le rendent difficile, pour ne pas dire impossible. Le pouvoir est une action, et le principe électif est la discussion. Il n’y a pas de politique possible avec la discussion en permanence. Aussi, devons-nous trouver bien grande la femme qui sut deviner cet avenir et qui le combattit si courageusement. Si la maison de Bourbon a pu succéder à la maison de Valois, si elle a trouvé la couronne à prendre, elle l’a due à Catherine de Médicis. Supposez le second Balafré debout, quelque fort qu’ait été le Béarnais, il est douteux qu’il eût saisi la couronne, à voir combien chèrement le duc de Mayenne et les restes du parti des Guise la lui ont vendue. Les moyens nécessaires dont s’est servie Catherine, qui a dû se reprocher la mort de François II et celle de Charles IX, morts tous deux bien à temps pour la sauver, ne sont pas, remarquez-le, l’objet des accusations des écrivains calvinistes et modernes? S’il n’y eut point d’empoisonnement comme de graves auteurs l’ont dit, il y eut des combinaisons plus criminelles: il est hors de doute qu’elle empêcha Paré de sauver l’un, et qu’elle accomplit sur l’autre un long assassinat moral. La rapide mort de François II, celle de Charles IX si savamment amenée ne nuisaient point aux intérêts calvinistes, les causes de ces deux événements gisaient dans la sphère supérieure et ne furent soupçonnées ni par les écrivains, ni par le peuple de ce temps, elles n’étaient devinées que par les de Thou, les L’Hospital, par les esprits les plus élevés, ou par les chefs des deux partis qui convoitaient ou qui défendaient la couronne et qui trouvaient de tels moyens nécessaires. Les chansons populaires s’attaquaient, chose étrange, aux mœurs de Catherine. On connaît l’anecdote de ce soldat qui faisait rôtir une oie dans le corps de garde du château de Tours pendant la conférence de Catherine et de Henri IV, en chantant une chanson où la reine était outragée par une comparaison avec la bouche à feu du plus fort calibre que possédaient les Calvinistes. Henri IV tira son épée pour aller tuer le soldat; Catherine l’arrêta, et se contenta de crier à l’insulteur:—Hé! c’est Catherine qui te donne l’oie! Si les exécutions d’Amboise furent attribuées à Catherine, si les Calvinistes firent de cette femme supérieure l’éditeur responsable de tous les malheurs inévitables de cette lutte, il en fut d’elle, comme plus tard de Roberspierre qui reste à juger. Catherine fut d’ailleurs cruellement punie de sa préférence pour le duc d’Anjou, qui lui fit faire bon marché des deux aînés. Henri III, arrivé, comme tous les enfants gâtés, à la plus profonde indifférence envers sa mère, se plongea volontairement dans des débauches qui firent de lui ce que sa mère avait fait de Charles IX, un mari sans fils, un roi sans héritiers. Par malheur, le duc d’Alençon, le dernier enfant mâle de Catherine, mourut, et naturellement. Catherine fit des efforts inouïs pour combattre les passions de son fils. L’histoire a conservé le souvenir du souper de femmes nues donné dans la galerie de Chenonceaux, au retour de Pologne, et qui ne fit point revenir Henri III de ses mauvaises habitudes. La dernière parole de cette grande reine a résumé sa politique, qui d’ailleurs est si conforme au bon sens, que nous verrons tous les cabinets la mettant en pratique en de semblables circonstances.—Bien coupé, mon fils, dit-elle quand Henri III vint à son lit de mort lui annoncer que l’ennemi de la couronne avait été mis à mort, maintenant il faut recoudre. Elle indiquait ainsi que le trône devait aussitôt se raccommoder avec la maison de Lorraine et s’en servir, seul moyen d’empêcher les effets de la haine des Guise, en leur rendant l’espoir d’envelopper le roi; mais cette persistante ruse de femme et d’Italienne qu’elle avait toujours employée, était incompatible avec la vie voluptueuse de Henri III. Une fois la grande mère morte (mater castrorum), la politique des Valois mourut.
Avant d’entreprendre d’écrire l’histoire des mœurs en action, l’auteur de cette Étude avait patiemment et minutieusement étudié les principaux règnes de l’histoire de France, la querelle des Bourguignons et des Armagnacs, celle des Guise et des Valois, qui, chacune, tiennent un siècle. Son intention fut d’écrire une histoire de France pittoresque. Isabelle de Bavière, Catherine et Marie de Médicis, ces trois femmes y tiennent une place énorme, dominent du quatorzième au dix-septième siècle, et aboutissent à Louis XIV. De ces trois reines, Catherine est la plus intéressante et la plus belle. Ce fut une domination virile que ne déshonorèrent ni les amours terribles d’Isabelle, ni les plus terribles encore, quoique moins connues, de Marie de Médicis. Isabelle appela les Anglais en France contre son fils, aima le duc d’Orléans, son beau-frère, et Boisbourdon. Le compte de Marie de Médicis est encore plus lourd. Ni l’une ni l’autre, elles n’eurent de génie politique. Dans ces études et dans ces parallèles, l’auteur acquit la conviction de la grandeur de Catherine: en s’initiant aux difficultés renaissantes de sa position, il reconnut combien les historiens, influencés tous par les protestants, avaient été injustes pour cette reine; et il lui en est resté les trois esquisses que voici, où sont combattues quelques opinions erronées sur elle, sur les personnages qui l’entouraient et sur les choses de son temps. Si ce travail se trouve parmi les Études philosophiques, c’est qu’il montre l’esprit d’un temps et qu’on y voit clairement l’influence de la pensée. Mais avant d’entrer dans l’arène politique où Catherine se voit aux prises avec les deux grandes difficultés de sa carrière, il est nécessaire de présenter un précis de sa vie antérieure, fait au point de vue d’une critique impartiale, afin qu’on embrasse le cours presque entier de cette vaste et royale existence, jusqu’au moment où commence la première partie de l’Étude.
Jamais il n’y eut, dans aucun temps, dans aucun pays et dans aucune famille souveraine, plus de mépris pour la légitimité que dans la fameuse maison des Medici (Méditchi), dont, en France, le nom se prononce Médicis. On y avait sur le pouvoir la même doctrine qu’aujourd’hui professe la Russie: tout chef à qui le trône va, devient le vrai, le légitime. Mirabeau avait raison de dire: «Il n’y a eu qu’une mésalliance dans ma famille, c’est celle des Médicis;» car, malgré les efforts des généalogistes à gages, il est certain que les Médicis, avant Avérard de Médicis, gonfalonier de Florence en 1314, étaient de simples commerçants de Florence qui devinrent très-riches. Le premier personnage de cette famille, qui commence à occuper une place importante dans l’histoire de la fameuse République toscane, fut Salvestro de Médicis, devenu gonfalonier en 1378. De ce Salvestro, naquirent deux fils, Cosme et Laurent de Médicis.
De Cosme sont descendus Laurent le Magnifique, le duc de Nemours, le duc d’Urbin, père de Catherine, le pape Léon X, le pape Clément VII, et Alexandre, non pas duc de Florence, comme on le dit, mais duc della città di Penna, titre donné par le pape Clément VII, comme un acheminement au titre de grand-duc de Toscane.
De Laurent sont descendus le Brutus florentin, Lorenzino qui tua le duc Alexandre; Cosme, le premier grand-duc, et tous les souverains de la Toscane jusqu’en 1737, époque à laquelle s’éteignit la maison.
Mais aucune de ces deux branches, la branche Cosme et la branche Laurent, ne règnent en ligne droite, jusqu’au moment où la Toscane, asservie par le père de Marie de Médicis, a vu ses grands-ducs se succédant naturellement. Ainsi, Alexandre de Médicis, celui qui eut le titre de duc della città di Penna, et qui fut assassiné par Lorenzino, était fils du duc d’Urbin, père de Catherine, et d’une esclave mauresque. Aussi Lorenzino, fils légitime de Laurent, avait-il doublement le droit de tuer Alexandre, et comme usurpateur dans sa maison, et comme oppresseur de la ville. Quelques historiens croient même qu’Alexandre était fils de Clément VII. Ce qui fit reconnaître ce bâtard pour chef de la république et de la famille Médicis, fut son mariage avec Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles-Quint.
François Médicis, l’époux de Bianca Capello, accepta pour son fils, un enfant du peuple acheté par cette célèbre Vénitienne, et, chose étrange, Ferdinand en succédant à François, maintint cet enfant supposé dans ses droits. Cet enfant, nommé don Antoine de Médicis, fut considéré pendant quatre règnes comme étant de la famille, il se concilia l’affection de chacun, rendit d’importants services à la famille, et fut universellement regretté.
Presque tous les premiers Médicis eurent des enfants naturels, dont le sort a toujours été brillant. Ainsi, le cardinal Jules de Médicis, qui fut pape sous le nom de Clément VII, était fils illégitime de Julien Ier. Le cardinal Hippolyte de Médicis était également un bâtard, peu s’en fallut qu’il ne devînt pape, et chef de la famille.
Quelques faiseurs d’anecdotes veulent que le duc d’Urbin, père de Catherine, lui ait dit: A figlia d’inganno non manca mai figlioanza (une fille d’esprit sait toujours avoir des enfants), à propos d’un certain défaut de conformation dont était atteint Henri, second fils de François Ier, son prétendu. Or, Laurent II de Médicis, père de Catherine, qui avait épousé en 1518, en secondes noces, Madeleine de la Tour-d’Auvergne, mourut le 28 avril 1519, quelques jours après sa femme, dont la mort fut causée par l’accouchement de sa fille Catherine. Catherine fut donc orpheline de père et de mère aussitôt qu’elle vit le jour. De là, les étranges aventures de son enfance mêlée aux débats sanglants des Florentins, qui voulaient reconquérir leur liberté, contre les Médicis qui voulaient régner sur Florence et se conduisaient avec tant de circonspection, que le père de Catherine portait le titre de duc d’Urbin. A la mort de Laurent, père de Catherine, le chef légitime de la maison de Médicis, était le pape Léon X, qui fit gouverner Florence par ce fils illégitime de Julien, Jules de Médicis, alors cardinal. Léon X était le grand-oncle de Catherine, et ce cardinal Jules, qui fut Clément VII, n’était son oncle que de la main gauche. C’est ce qui fit si plaisamment nommer ce pape par Brantôme, un oncle en Notre-Dame. Ce fut pendant le siége de Florence, entrepris par les Médicis pour y rentrer, que le parti républicain, non content d’avoir enfermé Catherine, âgée de neuf ans, dans un couvent après l’avoir dépouillée de tous ses biens, voulut l’exposer entre deux créneaux au feu de l’artillerie, sur la proposition d’un nommé Baptiste Cei. Bernard Castiglione alla plus loin dans un conseil tenu pour aviser à terminer les affaires, il fut d’avis que, loin de remettre Catherine au pape qui la redemandait, il fallait la livrer aux soldats pour la déshonorer. On voit que toutes les révolutions populaires se ressemblent. La politique de Catherine qui favorisait tant le pouvoir royal, pouvait avoir été conseillée par de telles scènes, qu’une Italienne de neuf ans ne pouvait pas ignorer.