—Je croyais, dit Chaudieu au prince de Condé, au roi de Navarre, et à l’amiral de Coligny, que les affaires de l’État se traitaient plus sérieusement.

—Oh! nous savons bien tous ce que nous voulons, fit le prince de Condé qui échangea un fin regard avec Théodore de Bèze.

Le bossu quitta ses adhérents pour aller à un rendez-vous. Ce grand prince de Condé, ce chef de parti était un des plus heureux galants de la cour; les deux plus belles femmes de ce temps se le disputaient avec un tel acharnement, que la maréchale de Saint-André, la femme d’un triumvir futur, lui donna sa belle terre de Saint-Valery pour l’emporter sur la duchesse de Guise, la femme de celui qui naguère voulait faire tomber sa tête sur un échafaud, et qui, ne pouvant pas détacher le duc de Nemours de son amourette avec mademoiselle de Rohan, aimait, en attendant, le chef des Réformés.

—Quelle différence avec Genève! dit Chaudieu sur le petit pont du Louvre à Théodore de Bèze.

—Ceux-ci sont plus gais. Aussi ne m’expliqué-je point pourquoi ils sont si traîtres! lui répondit de Bèze.

—A traître, traître et demi, répliqua Chaudieu dans l’oreille de Théodore. J’ai dans Paris des Saints sur lesquels je puis compter, et je vais faire de Calvin un prophète. Christophe nous débarrassera du plus dangereux de nos ennemis.

—La reine-mère, pour qui le pauvre diable a souffert la question, l’a déjà fait recevoir, haut la main, avocat au parlement, et les avocats sont plus délateurs qu’assassins. Souvenez-vous d’Avenelles qui a vendu les secrets de notre première prise d’armes.

—Je connais Christophe, dit Chaudieu d’un air convaincu, en quittant là l’ambassadeur de Genève.

Quelques jours après la réception des ambassadeurs secrets de Calvin par Catherine, vers la fin de la même année, car alors l’année commençait à Pâques, et le calendrier actuel ne fut adopté que sous ce nouveau règne, Christophe gisait encore sur un fauteuil, au coin du feu, du côté qui lui permettait de voir la rivière, dans cette grande salle brune destinée à la vie de famille et où ce drame avait commencé. Il avait les pieds appuyés sur un tabouret. Mademoiselle Lecamus et Babette Lallier venaient de renouveler les compresses imbibées d’une préparation apportée par Ambroise, à qui Catherine avait recommandé de soigner Christophe. Une fois reconquis par sa famille, cet enfant y fut l’objet des soins les plus dévoués. Babette, autorisée par son père, vint tous les matins et ne quittait la maison Lecamus que le soir. Christophe, objet de l’admiration des apprentis, donnait lieu dans tout le quartier à des contes qui l’entouraient d’une poésie mystérieuse. Il avait subi la torture, et le célèbre Ambroise Paré mettait tout son art à le sauver. Qu’avait-il fait pour être ainsi traité? Ni Christophe ni son père ne disaient un mot à ce sujet. Catherine, alors toute-puissante, était intéressée à se taire ainsi que le prince de Condé. Les visites d’Ambroise, chirurgien du roi et de la maison de Guise, à qui la reine-mère et les Lorrains permettaient de soigner un garçon taxé d’hérésie, embrouillaient singulièrement cette aventure où personne ne voyait clair. Enfin, le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs vint à plusieurs reprises voir le fils de son marguillier, et de telles visites rendirent encore plus inexplicables les causes de l’état où se trouvait Christophe.

Le vieux syndic, qui avait son plan, répondait évasivement à ses confrères, aux marchands, aux amis qui lui parlaient de son fils:—Je suis bien heureux, mon compère, de l’avoir sauvé!—Que voulez-vous? entre l’arbre et l’écorce, il ne faut jamais mettre le doigt.—Mon fils a mis la main au bûcher, il y a pris de quoi brûler ma maison!—On a abusé de sa jeunesse, et nous autres bourgeois nous ne retirons que honte et mal à hanter les grands.—Ceci me décide à faire de mon gars un homme de justice, le Palais lui apprendra à peser ses actions et ses paroles.—La jeune reine, qui maintenant est en Écosse, y a été pour beaucoup; mais peut-être aussi mon fils a-t-il été bien imprudent!—J’ai eu de cruels chagrins.—Ceci me décidera peut-être à quitter les affaires, je ne veux plus jamais aller à la cour.—Mon fils en a maintenant assez de la Réformation, elle lui a cassé bras et jambes. Sans Ambroise, où en serais-je?