Marco Vendramini, nom qui dans le dialecte vénitien, où se suppriment certaines finales, se prononce également Vendramin, son seul ami lui apprenait que Marco Facino Cane, prince de Varèse, était mort dans un hôpital de Paris. La preuve du décès était arrivée. Ainsi les Cane Memmi devenaient princes de Varèse. Aux yeux des deux amis, un titre sans argent ne signifiant rien, Vendramin annonçait à Emilio comme une nouvelle beaucoup plus importante, l’engagement à la Fenice du fameux ténor Genovese, et de la célèbre signora Tinti. Sans achever la lettre, qu’il mit dans sa poche en la froissant, Emilio courut annoncer à la duchesse Cataneo la grande nouvelle, en oubliant son héritage héraldique. La duchesse ignorait la singulière histoire qui recommandait la Tinti à la curiosité de l’Italie, le prince la lui dit en quelques mots. Cette illustre cantatrice était une simple servante d’auberge, dont la voix merveilleuse avait surpris un grand seigneur sicilien en voyage. La beauté de cette enfant, qui avait alors douze ans, s’étant trouvée digne de la voix, le grand seigneur avait eu la constance de faire élever cette petite personne comme Louis XV fit jadis élever mademoiselle de Romans. Il avait attendu patiemment que la voix de Clara fût exercée par un fameux professeur, et qu’elle eût seize ans pour jouir de tous les trésors si laborieusement cultivés. En débutant l’année dernière, la Tinti avait ravi les trois capitales de l’Italie les plus difficiles à satisfaire.

—Je suis bien sûre que le grand seigneur n’est pas mon mari, dit la duchesse.

Aussitôt les chevaux furent commandés, et la Cataneo partit à l’instant pour Venise, afin d’assister à l’ouverture de la saison d’hiver. Par une belle soirée du mois de novembre, le nouveau prince de Varèse traversait donc la lagune de Mestre à Venise, entre la ligne de poteaux aux couleurs autrichiennes qui marque la route concédée par la douane aux gondoles. Tout en regardant la gondole de la Cataneo menée par des laquais en livrée, et qui sillonnait la mer à une portée de fusil en avant de lui, le pauvre Emilio, conduit par un vieux gondolier qui avait conduit son père au temps où Venise vivait encore, ne pouvait repousser les amères réflexions que lui suggérait l’investiture de son titre.

«Quelle raillerie de la fortune! Être prince et avoir quinze cents francs de rente. Posséder l’un des plus beaux palais du monde, et ne pouvoir disposer des marbres, des escaliers, des peintures, des sculptures, qu’un décret autrichien venait de rendre inaliénables! Vivre sur un pilotis en bois de Campêche estimé près d’un million et ne pas avoir de mobilier! Être le maître de galeries somptueuses, et habiter une chambre au-dessus de la dernière frise arabesque bâtie avec des marbres rapportés de la Morée, que déjà, sous les Romains, un Memmius avait parcourue en conquérant! Voir dans une des plus magnifiques églises de Venise ses ancêtres sculptés sur leurs tombeaux en marbres précieux, au milieu d’une chapelle ornée des peintures de Titien, de Tintoret, des deux Palma, de Bellini, de Paul Véronèse, et ne pouvoir vendre à l’Angleterre un Memmi de marbre pour donner du pain au prince de Varèse! Genovese, le fameux ténor, aura, dans une saison, pour ses roulades, le capital de la rente avec laquelle vivrait heureux un fils des Memmius, sénateurs romains, aussi anciens que les César et les Sylla. Genovese peut fumer un houka des Indes, et le prince de Varèse ne peut consumer des cigares à discrétion!»

Et il jeta le bout de son cigare dans la mer. Le prince de Varèse trouve ses cigares chez la Cataneo, à laquelle il voudrait apporter les richesses du monde; la duchesse étudiait tous ses caprices, heureuse de les satisfaire! Il fallait y faire son seul repas, le souper, car son argent passait à son habillement et à son entrée à la Fenice. Encore était-il obligé de prélever cent francs par an pour le vieux gondolier de son père, qui, pour le mener à ce prix, ne vivait que de riz. Enfin, il fallait aussi pouvoir payer les tasses de café noir que tous les matins il prenait au café Florian pour se soutenir jusqu’au soir dans une excitation nerveuse, sur l’abus de laquelle il comptait pour mourir, comme Vendramin comptait, lui, sur l’opium.

—Et je suis prince! En se disant ce dernier mot, Emilio Memmi jeta, sans l’achever, la lettre de Marco Vendramini dans la lagune, où elle flotta comme un esquif de papier lancé par un enfant.—Mais Emilio, reprit-il, n’a que vingt-trois ans. Il vaut mieux ainsi que lord Wellington goutteux, que le régent paralytique, que la famille impériale d’Autriche attaquée du haut mal, que le roi de France... Mais en pensant au roi de France, le front d’Emilio se plissa, son teint d’ivoire jaunit, des larmes roulèrent dans ses yeux noirs, humectèrent ses longs cils; il souleva d’une main digne d’être peinte par Titien son épaisse chevelure brune, et reporta son regard sur la gondole de la Cataneo.

—La raillerie que se permet le sort envers moi se rencontre encore dans mon amour, se dit-il. Mon cœur et mon imagination sont pleins de trésors, Massimilla les ignore; elle est Florentine, elle m’abandonnera. Être glacé près d’elle lorsque sa voix et son regard développent en moi des sensations célestes! En voyant sa gondole à quelque cent palmes de la mienne, il me semble qu’on me place un fer chaud dans le cœur. Un fluide invisible coule dans mes nerfs et les embrase, un nuage se répand sur mes yeux, l’air me semble avoir la couleur qu’il avait à Rivalta, quand le jour passait à travers un store de soie rouge, et que, sans qu’elle me vît, je l’admirais rêveuse et souriant avec finesse, comme la Monna Lisa de Léonardo. Ou mon altesse finira par un coup de pistolet, ou le fils des Cane suivra le conseil de son vieux Carmagnola: nous nous ferons matelots, pirates, et nous nous amuserons à voir combien de temps nous vivrons avant d’être pendus!

Le prince prit un nouveau cigare et contempla les arabesques de sa fumée livrée au vent, comme pour voir dans leurs caprices une répétition de sa dernière pensée. De loin, il distinguait déjà les pointes mauresques des ornements qui couronnaient son palais; il redevint triste. La gondole de la duchesse avait disparu dans le Canareggio. Les fantaisies d’une vie romanesque et périlleuse, prise comme dénoûment de son amour, s’éteignirent avec son cigare, et la gondole de son amie ne lui marqua plus son chemin. Il vit alors le présent tel qu’il était: un palais sans âme, une âme sans action sur le corps, une principauté sans argent, un corps vide et un cœur plein, mille antithèses désespérantes. L’infortuné pleurait sa vieille Venise, comme la pleurait plus amèrement encore Vendramini, car une mutuelle et profonde douleur et un même sort avaient engendré une mutuelle et vive amitié entre ces deux jeunes gens, débris de deux illustres familles. Emilio ne put s’empêcher de penser aux jours où le palais Memmi vomissait la lumière par toutes ses croisées et retentissait de musiques portées au loin sur l’onde adriatique; où l’on voyait à ses poteaux des centaines de gondoles attachées; où l’on entendait sur son perron baisé par les flots les masques élégants et les dignitaires de la République se pressant en foule; où ses salons et sa galerie étaient enrichis par une assemblée intriguée et intriguant; où la grande salle des festins meublée de tables rieuses, et ses galeries au pourtour aérien pleines de musique, semblaient contenir Venise entière allant et venant sur les escaliers retentissants de rires. Le ciseau des meilleurs artistes avait de siècle en siècle sculpté le bronze qui supportait alors les vases au long col ou ventrus achetés en Chine, et celui des candélabres aux mille bougies. Chaque pays avait fourni sa part du luxe qui parait les murailles et les plafonds. Aujourd’hui les murs dépouillés de leurs belles étoffes, les plafonds mornes, se taisaient et pleuraient. Plus de tapis de Turquie, plus de lustres festonnés de fleurs, plus de statues, plus de tableaux, plus de joie ni d’argent, ce grand véhicule de la joie! Venise, cette Londres du moyen-âge, tombait pierre à pierre, homme à homme. La sinistre verdure que la mer entretient et caresse au bas des palais, était alors aux yeux du prince comme une frange noire que la nature y attachait en signe de mort. Enfin, un grand poëte anglais était venu s’abattre sur Venise comme un corbeau sur un cadavre, pour lui coasser en poésie lyrique, dans ce premier et dernier langage des sociétés, les stances d’un De Profundis! De la poésie anglaise jetée au front d’une ville qui avait enfanté la poésie italienne!... Pauvre Venise!

Jugez quel dut être l’étonnement d’un jeune homme absorbé par de telles pensées, au moment où Carmagnola s’écria:—Sérénissime altesse, le palais brûle, ou les anciens doges y sont revenus. Voici des lumières aux croisées de la galerie haute!

Le prince Emilio crut son rêve réalisé par un coup de baguette. A la nuit tombante, le vieux gondolier put, en retenant sa gondole à la première marche, aborder son jeune maître sans qu’il fût vu par aucun des gens empressés dans le palais, et dont quelques-uns bourdonnaient au perron comme des abeilles à l’entrée d’une ruche. Emilio se glissa sous l’immense péristyle où se développait le plus bel escalier de Venise et le franchit lestement pour connaître la cause de cette singulière aventure. Tout un monde d’ouvriers se hâtait d’achever l’ameublement et la décoration du palais. Le premier étage, digne de l’ancienne splendeur de Venise, offrait à ses regards les belles choses qu’Emilio rêvait un moment auparavant, et la fée les avait disposées dans le meilleur goût. Une splendeur digne des palais d’un roi parvenu éclatait jusque dans les plus minces détails. Emilio se promenait sans que personne lui fît la moindre observation, et il marchait de surprise en surprise. Curieux de voir ce qui se passait au second étage, il monta, et trouva l’ameublement fini. Les inconnus chargés par l’enchanteur de renouveler les prodiges de Mille et une Nuits en faveur d’un pauvre prince italien, remplaçaient quelques meubles mesquins apportés dans les premiers moments. Le prince Emilio arriva dans la chambre à coucher de l’appartement, qui lui sourit comme une conque d’où Vénus serait sortie. Cette chambre était si délicieusement belle, si bien pomponnée, si coquette, pleine de recherches si gracieuses, qu’il s’alla plonger dans une bergère de bois doré devant laquelle on avait servi le souper froid le plus friand; et, sans autre forme de procès, il se mit à manger.