—Je ne vois dans le monde entier que Massimilla qui puisse avoir eu l’idée de cette fête. Elle a su que j’étais prince, le duc de Cataneo est peut-être mort en lui laissant ses biens, la voilà deux fois plus riche, elle m’épousera, et... Et il mangeait à se faire haïr d’un millionnaire malade qui l’aurait vu dévorant ce souper, et il buvait à torrents un excellent vin de Porto.—Maintenant je m’explique le petit air entendu qu’elle a pris en me disant: A ce soir! Elle va venir peut-être me désensorceler. Quel beau lit, et dans ce lit, quelle jolie lanterne!... Bah! une idée de Florentine.

Il se rencontre quelques riches organisations sur lesquelles le bonheur ou le malheur extrême produit un effet soporifique. Or, sur un jeune homme assez puissant pour idéaliser une maîtresse au point de ne plus y voir de femme, l’arrivée trop subite de la fortune devait faire l’effet d’une dose d’opium. Quand le prince eut bu la bouteille de vin de Porto, mangé la moitié d’un poisson et quelques fragments d’un pâté français, il éprouva le plus violent désir de se coucher. Peut-être était-il sous le coup d’une double ivresse. Il ôta lui-même la couverture, apprêta le lit, se déshabilla dans un très-joli cabinet de toilette, et se coucha pour réfléchir à sa destinée.

—J’ai oublié ce pauvre Carmagnola, mais mon cuisinier et mon sommelier y pourvoiront.

En ce moment, une femme de chambre entra folâtrement en chantonnant un air du Barbier de Séville. Elle jeta sur une chaise des vêtements de femme, toute une toilette de nuit, en se disant:—Les voici qui rentrent!

Quelques instants après vint en effet une jeune femme habillée à la française, et qui pouvait être prise pour l’original de quelque fantastique gravure anglaise inventée pour un Forget me not, une belle assemblée, ou pour un Book of Beauty. Le prince frissonna de peur et de plaisir, car il aimait Massimilla, comme vous savez. Or, malgré cette foi d’amour qui l’embrasait, et qui jadis inspira des tableaux à l’Espagne, des madones à l’Italie, des statues à Michel-Ange, les portes du Baptistère à Ghiberti, la Volupté l’enserrait de ses rets, et le désir l’agitait sans répandre en son cœur cette chaude essence éthérée que lui infusait un regard ou la moindre parole de la Cataneo. Son âme, son cœur, sa raison, toutes ses volontés se refusaient à l’Infidélité; mais la brutale et capricieuse Infidélité dominait son âme. Cette femme ne vint pas seule.

Le prince aperçut un de ces personnages à qui personne ne veut croire dès qu’on les fait passer de l’état réel où nous les admirons, à l’état fantastique d’une description plus ou moins littéraire. Comme celui des Napolitains, l’habillement de l’inconnu comportait cinq couleurs, si l’on veut admettre le noir du chapeau comme une couleur: le pantalon était olive, le gilet rouge étincelait de boutons dorés, l’habit tirait au vert et le linge arrivait au jaune. Cet homme semblait avoir pris à tâche de justifier le Napolitain que Gerolamo met toujours en scène sur son théâtre de marionnettes. Les yeux semblaient être de verre. Le nez en as de trèfle saillait horriblement. Le nez couvrait d’ailleurs avec pudeur un trou qu’il serait injurieux pour l’homme de nommer une bouche, et où se montraient trois ou quatre défenses blanches douées de mouvement, qui se plaçaient d’elles-mêmes les unes entre les autres. Les oreilles fléchissaient sous leur propre poids, et donnaient à cet homme une bizarre ressemblance avec un chien. Le teint, soupçonné de contenir plusieurs métaux infusés dans le sang par l’ordonnance de quelque Hippocrate, était poussé au noir. Le front pointu, mal caché par des cheveux plats, rares, et qui tombaient comme des filaments de verre soufflé, couronnait par des rugosités rougeâtres une face grimaude. Enfin, quoique maigre et de taille ordinaire, ce monsieur avait les bras longs et les épaules larges; malgré ces horreurs, et quoique vous lui eussiez donné soixante-dix ans, il ne manquait pas d’une certaine majesté cyclopéenne; il possédait des manières aristocratiques et dans le regard la sécurité du riche. Pour quiconque aurait eu le cœur assez ferme pour l’observer, son histoire était écrite par les passions dans ce noble argile devenu boueux. Vous eussiez deviné le grand seigneur, qui, riche dès sa jeunesse, avait vendu son corps à la Débauche pour en obtenir des plaisirs excessifs. La Débauche avait détruit la créature humaine et s’en était fait une autre à son usage. Des milliers de bouteilles avaient passé sous les arches empourprées de ce nez grotesque, en laissant leur lie sur les lèvres. De longues et fatigantes digestions avaient emporté les dents. Les yeux avaient pâli à la lumière des tables de jeu. Le sang s’était chargé de principes impurs qui avaient altéré le système nerveux. Le jeu des forces digestives avait absorbé l’intelligence. Enfin, l’amour avait dissipé la brillante chevelure du jeune homme. En héritier avide, chaque vice avait marqué sa part du cadavre encore vivant. Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure: elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs, comme était ce duc près de cette rose d’amour.

—Jouerez-vous du violon ce soir, mon cher duc? dit la femme en détachant l’embrasse et laissant retomber une magnifique portière sur la porte.

—Jouer du violon, reprit le prince Émilio, que veut-elle dire? Qu’a-t-on fait de mon palais? Suis-je éveillé? Me voilà dans le lit de cette femme qui se croit chez elle, elle ôte sa mantille! Ai-je donc, comme Vendramin, fumé l’opium, et suis-je au milieu d’un de ces rêves où il voit Venise comme elle était il y a trois cents ans?

Assise devant sa toilette illuminée par des bougies, l’inconnue défaisait ses atours de l’air le plus tranquille du monde.

—Sonnez Julia, je suis impatiente de me déshabiller.