—J’y consens, mais vous m’écouterez. Cette main que je vous ai prise, vous la laisserez dans la mienne aussi longtemps que mon récit sera fidèle.
—J’écoute, dit Marianna.
—La vie d’une femme commence à sa première passion, dit Andrea, ma chère Marianna a commencé à vivre seulement du jour où elle a vu pour la première fois Paolo Gambara, il lui fallait une passion profonde à savourer, il lui fallait surtout quelque intéressante faiblesse à protéger, à soutenir. La belle organisation de femme dont elle est douée appelle peut-être moins encore l’amour que la maternité. Vous soupirez, Marianna? J’ai touché à l’une des plaies vives de votre cœur. C’était un beau rôle à prendre pour vous, si jeune, que celui de protectrice d’une belle intelligence égarée. Vous vous disiez: Paolo sera mon génie, moi je serai sa raison, à nous deux nous ferons cet être presque divin qu’on appelle un ange, cette sublime créature qui jouit et comprend, sans que la sagesse étouffe l’amour. Puis, dans le premier élan de la jeunesse, vous avez entendu ces mille voix de la nature que le poëte voulait reproduire. L’enthousiasme vous saisissait quand Paolo étalait devant vous ces trésors de poésie en en cherchant la formule dans le langage sublime mais borné de la musique, et vous l’admiriez pendant qu’une exaltation délirante l’emportait loin de vous, car vous aimiez à croire que toute cette énergie déviée serait enfin ramenée à l’amour. Vous ignoriez l’empire tyrannique et jaloux que la Pensée exerce sur les cerveaux qui s’éprennent d’amour pour elle. Gambara s’était donné, avant de vous connaître, à l’orgueilleuse et vindicative maîtresse à qui vous l’avez disputé en vain jusqu’à ce jour. Un seul instant vous avez entrevu le bonheur. Retombé des hauteurs où son esprit planait sans cesse, Paolo s’étonna de trouver la réalité si douce, vous avez pu croire que sa folie s’endormirait dans les bras de l’amour. Mais bientôt la musique reprit sa proie. Le mirage éblouissant qui vous avait tout à coup transportée au milieu des délices d’une passion partagée rendit plus morne et plus aride la voie solitaire où vous vous étiez engagée. Dans le récit que votre mari vient de nous faire, comme dans le contraste frappant de vos traits et des siens, j’ai entrevu les secrètes angoisses de votre vie, les douloureux mystères de cette union mal assortie dans laquelle vous avez pris le lot des souffrances. Si votre conduite fut toujours héroïque, si votre énergie ne se démentit pas une fois dans l’exercice de vos devoirs pénibles, peut-être dans le silence de vos nuits solitaires, ce cœur dont les battements soulèvent en ce moment votre poitrine murmura-t-il plus d’une fois! Votre plus cruel supplice fut la grandeur même de votre mari: moins noble, moins pur, vous eussiez pu l’abandonner; mais ses vertus soutenaient les vôtres. Entre votre héroïsme et le sien vous vous demandiez qui céderait le dernier. Vous poursuiviez la réelle grandeur de votre tâche, comme Paolo poursuivait sa chimère. Si le seul amour du devoir vous eût soutenue et guidée, peut-être le triomphe vous eût-il semblé plus facile; il vous eût suffi de tuer votre cœur et de transporter votre vie dans le monde des abstractions, la religion eût absorbé le reste, et vous eussiez vécu dans une idée, comme les saintes femmes qui éteignent au pied de l’autel les instincts de la nature. Mais le charme répandu sur toute la personne de votre Paul, l’élévation de son esprit, les rares et touchants témoignages de sa tendresse, vous rejetaient sans cesse hors de ce monde idéal, où la vertu voulait vous retenir, ils exaltaient en vous des forces sans cesse épuisées à lutter contre le fantôme de l’amour. Vous ne doutiez point encore! les moindres lueurs de l’espérance vous entraînaient à la poursuite de votre douce chimère. Enfin les déceptions de tant d’années vous ont fait perdre patience, elle eût depuis longtemps échappé à un ange. Aujourd’hui cette apparence si longtemps poursuivie est une ombre et non un corps. Une folie qui touche au génie de si près doit être incurable en ce monde. Frappée de cette pensée, vous avez songé à toute votre jeunesse, sinon perdue, au moins sacrifiée; vous avez alors amèrement reconnu l’erreur de la nature qui vous avait donné un père quand vous appeliez un époux. Vous vous êtes demandé si vous n’aviez pas outrepassé les devoirs de l’épouse en vous gardant tout entière à cet homme qui se réservait à la science. Marianna, laissez-moi votre main, tout ce que j’ai dit est vrai. Et vous avez jeté les yeux autour de vous; mais vous étiez alors à Paris, et non en Italie, où l’on sait si bien aimer.
—Oh! laissez-moi achever ce récit, s’écria Marianna, j’aime mieux dire moi-même ces choses. Je serai franche, je sens maintenant que je parle à mon meilleur ami. Oui, j’étais à Paris, quand se passait en moi tout ce que vous venez de m’expliquer si clairement; mais quand je vous vis, j’étais sauvée, car je n’avais rencontré nulle part l’amour rêvé depuis mon enfance. Mon costume et ma demeure me soustrayaient aux regards des hommes comme vous. Quelques jeunes gens à qui leur situation ne permettait pas de m’insulter me devinrent plus odieux encore par la légèreté avec laquelle ils me traitaient: les uns bafouaient mon mari comme un vieillard ridicule, d’autres cherchaient bassement à gagner ses bonnes grâces pour le trahir; tous parlaient de m’en séparer, aucun ne comprenait le culte que j’ai voué à cette âme, qui n’est si loin de nous que parce qu’elle est près du ciel, à cet ami, à ce frère que je veux toujours servir. Vous seul avez compris le lien qui m’attache à lui, n’est-ce pas? Dites-moi que vous vous êtes pris pour mon Paul d’un intérêt sincère et sans arrière-pensée...
—J’accepte ces éloges, interrompit Andrea; mais n’allez pas plus loin, ne me forcez pas de vous démentir. Je vous aime, Marianna, comme on aime dans ce beau pays où nous sommes nés l’un et l’autre; je vous aime de toute mon âme et de toutes mes forces, mais avant de vous offrir cet amour, je veux me rendre digne du vôtre. Je tenterai un dernier effort pour vous rendre l’homme que vous aimez depuis l’enfance, l’homme que vous aimerez toujours. En attendant le succès ou la défaite, acceptez sans rougir l’aisance que je veux vous donner à tous deux; demain nous irons ensemble choisir un logement pour lui. M’estimez-vous assez pour m’associer aux fonctions de votre tutelle?
Marianna, étonnée de cette générosité, tendit la main au Comte, qui sortit en s’efforçant d’échapper aux civilités du signor Giardini et de sa femme.
Le lendemain, le comte fut introduit par Giardini dans l’appartement des deux époux. Quoique l’esprit élevé de son amant lui fût déjà connu, car il est certaines âmes qui se pénètrent promptement, Marianna était trop bonne femme de ménage pour ne pas laisser percer l’embarras qu’elle éprouvait à recevoir un si grand seigneur dans une si pauvre chambre. Tout y était fort propre. Elle avait passé la matinée entière à épousseter son étrange mobilier, œuvre du signor Giardini, qui l’avait construit à ses moments de loisir avec les débris des instruments rebutés par Gambara. Andrea n’avait jamais rien vu de si extravagant. Pour se maintenir dans une gravité convenable, il cessa de regarder un lit grotesque pratiqué par le malicieux cuisinier dans la caisse d’un vieux clavecin, et reporta ses yeux sur le lit de Marianna, étroite couchette dont l’unique matelas était couvert d’une mousseline blanche, aspect qui lui inspira des pensées tout à la fois tristes et douces. Il voulut parler de ses projets et de l’emploi de la matinée, mais l’enthousiaste Gambara, croyant avoir enfin rencontré un bénévole auditeur, s’empara du comte et le contraignit d’écouter l’opéra qu’il avait écrit pour Paris.
—Et d’abord, monsieur, dit Gambara, permettez-moi de vous apprendre en deux mots le sujet. Ici les gens qui reçoivent les impressions musicales ne les développent pas en eux-mêmes, comme la religion nous enseigne à développer par la prière les textes saints; il est donc bien difficile de leur faire comprendre qu’il existe dans la nature une musique éternelle, une mélodie suave, une harmonie parfaite, troublée seulement par les révolutions indépendantes de la volonté divine, comme les passions le sont de la volonté des hommes. Je devais donc trouver un cadre immense où pussent tenir les effets et les causes, car ma musique a pour but d’offrir une peinture de la vie des nations prise à son point de vue le plus élevé. Mon opéra, dont le libretto a été composé par moi, car un poëte n’en eût jamais développé le sujet, embrasse la vie de Mahomet, personnage en qui les magies de l’antique sabéisme et la poésie orientale de la religion juive se sont résumées, pour produire un des plus grands poëmes humains, la domination des Arabes. Certes, Mahomet a emprunté aux Juifs l’idée du gouvernement absolu, et aux religions pastorales ou sabéiques le mouvement progressif qui a créé le brillant empire des califes. Sa destinée était écrite dans sa naissance même, il eut pour père un païen et pour mère une juive. Ah! pour être grand musicien, mon cher comte, il faut être aussi très-savant. Sans instruction, point de couleur locale, point d’idées dans la musique. Le compositeur qui chante pour chanter est un artisan et non un artiste. Ce magnifique opéra continue la grande œuvre que j’avais entreprise. Mon premier opéra s’appelait les Martyrs, et j’en dois faire un troisième de la Jérusalem délivrée. Vous saisissez la beauté de cette triple composition et ses ressources si diverses: les Martyrs, Mahomet, la Jérusalem! Le Dieu de l’Occident, celui de l’Orient, et la lutte de leurs religions autour d’un tombeau. Mais ne parlons pas de mes grandeurs à jamais perdues! Voici le sommaire de mon opéra.
—Le premier acte, dit-il après une pause, offre Mahomet facteur chez Cadhige, riche veuve chez laquelle l’a placé son oncle; il est amoureux et ambitieux; chassé de la Mekke, il s’enfuit à Médine, et date son ère de sa fuite (l’hégire). Le second montre Mahomet prophète et fondant une religion guerrière. Le troisième présente Mahomet dégoûté de tout, ayant épuisé la vie, et dérobant le secret de sa mort pour devenir un Dieu, dernier effort de l’orgueil humain. Vous allez juger de ma manière d’exprimer par des sons un grand fait que la poésie ne saurait rendre qu’imparfaitement par des mots.
Gambara se mit à son piano d’un air recueilli, et sa femme lui apporta les volumineux papiers de sa partition qu’il n’ouvrit point.