—Tout l’opéra, dit-il, repose sur une basse comme sur un riche terrain. Mahomet devait avoir une majestueuse voix de basse, et sa première femme avait nécessairement une voix de contralto. Cadhige était vieille, elle avait vingt ans. Attention, voici l’ouverture! Elle commence (ut mineur) par un andante (trois temps). Entendez-vous la mélancolie de l’ambitieux que ne satisfait pas l’amour? A travers ses plaintes, par une transition au ton relatif (mi bémol, allégro quatre temps) percent les cris de l’amoureux épileptique, ses fureurs et quelques motifs guerriers, car le sabre tout-puissant des califes commence à luire à ses yeux. Les beautés de la femme unique lui donnent le sentiment de cette pluralité d’amour qui nous frappe tant dans Don Juan. En entendant ces motifs, n’entrevoyez-vous pas le paradis de Mahomet? Mais voici (la bémol majeur, six huit) un cantabile capable d’épanouir l’âme la plus rebelle à la musique: Cadhige a compris Mahomet! Cadhige annonce au peuple les entrevues du prophète avec l’ange Gabriel (Maëstoso sostenuto en fa mineur). Les magistrats, les prêtres, le pouvoir et la religion, qui se sentent attaqués par le novateur comme Socrate et Jésus-Christ attaquaient des pouvoirs et des religions expirantes ou usées, poursuivent Mahomet et le chassent de la Mekke (strette en ut majeur). Arrive ma belle dominante (sol quatre temps): l’Arabie écoute son prophète, les cavaliers arrivent (sol majeur, mi bémol, si bémol, sol mineur! toujours quatre temps). L’avalanche d’hommes grossit! Le faux prophète a commencé sur une peuplade ce qu’il va faire sur le monde (sol, sol). Il promet une domination universelle aux Arabes, on le croit parce qu’il est inspiré. Le crescendo commence (par cette même dominante). Voici quelques fanfares (en ut majeur), des cuivres plaqués sur l’harmonie qui se détachent et se font jour pour exprimer les premiers triomphes. Médine est conquise au prophète et l’on marche sur la Mekke. (Explosion en ut majeur). Les puissances de l’orchestre se développent comme un incendie, tout instrument parle, voici des torrents d’harmonie. Tout à coup le tutti est interrompu par un gracieux motif (une tierce mineure). Écoutez le dernier cantilène de l’amour dévoué! La femme qui a soutenu le grand homme meurt en lui cachant son désespoir, elle meurt dans le triomphe de celui chez qui l’amour est devenu trop immense pour s’arrêter à une femme, elle l’adore assez pour se sacrifier à la grandeur qui la tue! Quel amour de feu! Voici le désert qui envahit le monde (l’ut majeur reprend). Les forces de l’orchestre reviennent et se résument dans une terrible quinte partie de la basse fondamentale qui expire, Mahomet s’ennuie, il a tout épuisé! le voilà qui veut mourir Dieu! L’Arabie l’adore et prie, et nous retombons dans mon premier thème de mélancolie (par l’ut mineur) au lever du rideau.—Ne trouvez-vous pas, dit Gambara en cessant de jouer et se retournant vers le comte, dans cette musique vive, heurtée, bizarre, mélancolique et toujours grande, l’expression de la vie d’un épileptique enragé de plaisir, ne sachant ni lire ni écrire, faisant de chacun de ses défauts un degré pour le marche-pied de ses grandeurs, tournant ses fautes et ses malheurs en triomphes? N’avez-vous pas eu l’idée de sa séduction exercée sur un peuple avide et amoureux, dans cette ouverture, échantillon de l’opéra?

D’abord calme et sévère, le visage du maëstro, sur lequel Andrea avait cherché à deviner les idées qu’il exprimait d’une voix inspirée, et qu’un amalgame indigeste de notes ne permettait pas d’entrevoir, s’était animé par degrés et avait fini par prendre une expression passionnée qui réagit sur Marianna et sur le cuisinier. Marianna, trop vivement affectée par les passages où elle reconnaissait sa propre situation, n’avait pu cacher l’expression de son regard à Andrea. Gambara s’essuya le front, lança son regard avec tant de force vers le plafond, qu’il sembla le percer et s’élever jusqu’aux cieux.

—Vous avez vu le péristyle, dit-il, nous entrons maintenant dans le palais. L’opéra commence. Premier acte. Mahomet, seul sur le devant de la scène, commence par un air (fa naturel, quatre temps) interrompu par un chœur de chameliers qui sont auprès d’un puits dans le fond du théâtre (ils font une opposition dans le rhythme. Douze-huit). Quelle majestueuse douleur! elle attendrira les femmes les plus évaporées, en pénétrant leurs entrailles si elles n’ont pas de cœur. N’est-ce pas la mélodie du génie contraint?

Au grand étonnement d’Andrea, car Marianna y était habituée, Gambara contractait si violemment son gosier, qu’il n’en sortait que des sons étouffés assez semblables à ceux que lance un chien de garde enroué. La légère écume qui vint blanchir les lèvres du compositeur fit frémir Andrea.

—Sa femme arrive (la mineur). Quel duo magnifique! Dans ce morceau j’exprime comment Mahomet a la volonté, comment sa femme a l’intelligence. Cadhige y annonce qu’elle va se dévouer à une œuvre qui lui ravira l’amour de son jeune mari. Mahomet veut conquérir le monde, sa femme l’a deviné, elle l’a secondé en persuadant au peuple de la Mekke que les attaques d’épilepsie de son mari sont les effets de son commerce avec les anges. Chœur des premiers disciples de Mahomet qui viennent lui promettre leurs secours (ut dièse mineur, sotto voce). Mahomet sort pour aller trouver l’ange Gabriel (récitatif en fa majeur). Sa femme encourage le chœur. (Air coupé par les accompagnements du chœur. Des bouffées de voix soutiennent le chant large et majestueux de Cadhige. La majeur). Abdollah, le père d’Aiesha, seule fille que Mahomet ait trouvée vierge, et de qui par cette raison le prophète changea le nom en celui d’Aboubecker (père de la pucelle), s’avance avec Aiesha, et se détache du chœur (par des phrases qui dominent le reste des voix et qui soutiennent l’air de Cadhige en s’y joignant, en contre-point). Omar, père d’Hafsa, autre fille que doit posséder Mahomet, imite l’exemple d’Aboubecker, et vient avec sa fille former un quintetto. La vierge Aiesha est un primo soprano, Hafsa fait le second soprano; Aboubecker est une basse-taille, Omar est un baryton. Mahomet reparaît inspiré. Il chante son premier air de bravoure, qui commence le finale (mi majeur); il promet l’empire du monde à ses premiers Croyants. Le prophète aperçoit les deux filles, et, par une transition douce (de si majeur en sol majeur), il leur adresse des phrases amoureuses. Ali, cousin de Mahomet, et Khaled, son plus grand général, deux ténors, arrivent et annoncent la persécution: les magistrats, les soldats, les seigneurs, ont proscrit le prophète (récitatif). Mahomet s’écrie dans une invocation (en ut) que l’ange Gabriel est avec lui, et montre un pigeon qui s’envole. Le chœur des Croyants répond par des accents de dévouement sur une modulation (en si majeur). Les soldats, les magistrats, les grands arrivent (tempo di marcia. Quatre temps en si majeur). Lutte entre les deux chœurs (strette en mi majeur). Mahomet (par une succession de septièmes diminuées descendante) cède à l’orage et s’enfuit. La couleur sombre et farouche de ce finale est nuancée par les motifs des trois femmes qui présagent à Mahomet son triomphe, et dont les phrases se trouveront développées au troisième acte, dans la scène où Mahomet savoure les délices de sa grandeur.

En ce moment des pleurs vinrent aux yeux de Gambara, qui, après un moment d’émotion, s’écria:—Deuxième acte! Voici la religion instituée. Les Arabes gardent la tente de leur prophète qui consulte Dieu (chœur en la mineur). Mahomet paraît (prière en fa). Quelle brillante et majestueuse harmonie plaquée sous ce chant où j’ai peut-être reculé les bornes de la mélodie. Ne fallait-il pas exprimer les merveilles de ce grand mouvement d’hommes qui a créé une musique, une architecture, une poésie, un costume et des mœurs? En l’entendant, vous vous promenez sous les arcades du Généralife, sous les voûtes sculptées de l’Alhambra! Les fioritures de l’air peignent la délicieuse architecture moresque et les poésies de cette religion galante et guerrière qui devait s’opposer à la guerrière et galante chevalerie des chrétiens. Quelques cuivres se réveillent à l’orchestre et annoncent les premiers triomphes (par une cadence rompue). Les Arabes adorent le prophète (mi bémol majeur). Arrivée de Khaled, d’Amron et d’Ali par un tempo di marcia. Les armées des Croyants ont pris des villes et soumis les trois Arabies! Quel pompeux récitatif! Mahomet récompense ses généraux en leur donnant ses filles. (Ici, dit-il d’un air piteux, il y a un de ces ignobles ballets qui coupent le fil des plus belles tragédies musicales!) Mais Mahomet (si mineur) relève l’opéra par sa grande prophétie, qui commence chez ce pauvre monsieur de Voltaire par ce vers:

Le temps de l’Arabie est à la fin venu.

Elle est interrompue par le chœur des Arabes triomphants (douze-huit accéléré). Les clairons, les cuivres reparaissent avec les tribus qui arrivent en foule. Fête générale où toutes les voix concourent l’une après l’autre, et où Mahomet proclame sa polygamie. Au milieu de cette gloire, la femme qui a tant servi Mahomet se détache par un air magnifique (si majeur). «Et moi, dit-elle, moi, ne serais-je donc plus aimée?—Il faut nous séparer; tu es une femme, et je suis un prophète; je puis avoir des esclaves, mais plus d’égal!» Écoutez ce duo (sol dièse mineur). Quels déchirements! La femme comprend la grandeur qu’elle a élevée de ses mains, elle aime assez Mahomet pour se sacrifier à sa gloire, elle l’adore comme un Dieu sans le juger, et sans un murmure. Pauvre femme, la première dupe et la première victime! Quel thème pour le finale (si majeur) que cette douleur, brodée en couleurs si brunes sur le fond des acclamations du chœur, et mariée aux accents de Mahomet abandonnant sa femme comme un instrument inutile, mais faisant voir qu’il ne l’oubliera jamais! Quelles triomphantes girandoles, quelles fusées de chants joyeux et perlés élancent les deux jeunes voix (primo et secondo soprano) d’Aiesha et d’Hafsa, soutenus par Ali et sa femme, par Omar et Aboubecker! Pleurez, réjouissez-vous! Triomphes et larmes! Voilà la vie.

Marianna ne put retenir ses pleurs. Andrea fut tellement ému, que ses yeux s’humectèrent légèrement. Le cuisinier napolitain qu’ébranla la communication magnétique des idées exprimées par les spasmes de la voix de Gambara, s’unit à cette émotion. Le musicien se retourna, vit ce groupe et sourit.

—Vous me comprenez enfin! s’écria-t-il.