Le lendemain, le comte laissa passer l’heure ordinaire de sa visite, il commençait à craindre d’avoir été la dupe de lui-même, et d’avoir vendu un peu cher l’aisance et la sagesse à ce pauvre ménage, dont la paix était à jamais troublée.

Giardini parut enfin, porteur d’un mot de Marianna.

«Venez, écrivait-elle, le mal n’est pas aussi grand que vous l’auriez voulu, cruel!»

—Excellence, dit le cuisinier pendant qu’Andrea faisait sa toilette, vous nous avez traités magnifiquement hier au soir, mais convenez qu’à part les vins qui étaient excellents, votre maître d’hôtel ne nous a pas servi un plat digne de figurer sur la table d’un vrai gourmet. Vous ne nierez pas non plus, je suppose, que le mets qui vous fut servi chez moi le jour où vous me fîtes l’honneur de vous asseoir à ma table ne renfermât la quintessence de tous ceux qui salissaient hier votre magnifique vaisselle. Aussi ce matin me suis-je éveillé en songeant à la promesse que vous m’avez faite d’une place de chef. Je me regarde comme attaché maintenant à votre maison.

—La même pensée m’est venue il y a quelques jours, répondit Andrea. J’ai parlé de vous au secrétaire de l’ambassade d’Autriche, et vous pouvez désormais passer les Alpes quand bon vous semblera. J’ai un château en Croatie où je vais rarement, là vous cumulerez les fonctions de concierge, de sommelier et de maître-d’hôtel, à deux cents écus d’appointements. Ce traitement sera aussi celui de votre femme, à qui le surplus du service est réservé. Vous pourrez vous livrer à des expériences in animâ vili, c’est-à-dire sur l’estomac de mes vassaux. Voici un bon sur mon banquier pour vos frais de voyage.

Giardini baisa la main du comte, suivant la coutume napolitaine.

—Excellence, lui dit-il, j’accepte le bon sans accepter la place, ce serait me déshonorer que d’abandonner mon art, en déclinant le jugement des plus fins gourmets qui, décidément, sont à Paris.

Quand Andrea parut chez Gambara, celui-ci se leva et vint à sa rencontre.

—Mon généreux ami, dit-il de l’air le plus ouvert, ou vous avez abusé hier de la faiblesse de mes organes, pour vous jouer de moi, ou votre cerveau n’est pas plus que le mien à l’épreuve des vapeurs natales de nos bons vins du Latium. Je veux m’arrêter à cette dernière supposition, j’aime mieux douter de votre estomac que de votre cœur. Quoi qu’il en soit, je renonce à jamais à l’usage du vin, dont l’abus m’a entraîné hier au soir dans de bien coupables folies. Quand je pense que j’ai failli... (il jeta un regard d’effroi sur Marianna). Quant au misérable opéra que vous m’avez fait entendre, j’y ai bien songé, c’est toujours de la musique faite par les moyens ordinaires, c’est toujours des montagnes de notes entassées, verba et voces: c’est la lie de l’ambroisie que je bois à longs traits en rendant la musique céleste que j’entends! C’est des phrases hachées dont j’ai reconnu l’origine. Le morceau de: Gloire à la Providence! ressemble un peu trop à un morceau de Hændel, le chœur des chevaliers allant au combat est parent de l’air écossais dans la Dame blanche; enfin si l’opéra plaît tant, c’est que la musique est de tout le monde, aussi doit-elle être populaire. Je vous quitte, mon cher ami, j’ai depuis ce matin dans ma tête quelques idées qui ne demandent qu’à remonter vers Dieu sur les ailes de la musique; mais je voulais vous voir et vous parler. Adieu, je vais demander mon pardon à la muse. Nous dînerons ce soir ensemble, mais point de vin, pour moi du moins. Oh! j’y suis décidé...

—J’en désespère, dit Andrea en rougissant.