—Ah! vous me rendez ma conscience, s’écria Marianna, je n’osais plus l’interroger. Mon ami! mon ami, ce n’est pas notre faute, il ne veut pas guérir.
Six ans après, en janvier 1837, la plupart des artistes qui avaient le malheur de gâter leurs instruments à vent ou à cordes, les apportaient rue Froidmanteau dans une infâme et horrible maison où demeurait au cinquième étage un vieil Italien nommé Gambara. Depuis cinq ans, cet artiste avait été laissé à lui-même et abandonné par sa femme, il lui était survenu bien des malheurs. Un instrument sur lequel il comptait pour faire fortune, et qu’il nommait le Panharmonicon, avait été vendu par autorité de justice sur la place du Châtelet, ainsi qu’une charge de papier réglé, barbouillé de notes de musique. Le lendemain de la vente ces partitions avaient enveloppé à la Halle du beurre, du poisson et des fruits. Ainsi, trois grands opéras dont parlait ce pauvre homme, mais qu’un ancien cuisinier napolitain devenu simple regrattier, disait être un amas de sottises, avaient été disséminés dans Paris et dévorés par les éventaires des revendeuses. N’importe, le propriétaire de la maison avait été payé de ses loyers, et les huissiers de leurs frais. Au dire du vieux regrattier napolitain qui vendait aux filles de la rue Froidmanteau les débris des repas les plus somptueux faits en ville, la signora Gambara avait suivi en Italie un grand seigneur milanais, et personne ne pouvait savoir ce qu’elle était devenue. Fatiguée de quinze années de misère, elle ruinait peut-être ce comte par un luxe exorbitant, car ils s’adoraient l’un l’autre si bien que dans le cours de sa vie le Napolitain n’avait pas eu l’exemple d’une semblable passion.
Vers la fin de ce même mois de janvier, un soir que Giardini le regrattier causait, avec une fille qui venait chercher à souper, de cette divine Marianna, si pure et si belle, si noblement dévouée, et qui cependant avait fini comme toutes les autres, la fille, le regrattier et sa femme aperçurent dans la rue une femme maigre, au visage noirci, poudreux, un squelette nerveux et ambulant qui regardait les numéros et cherchait à reconnaître une maison.
—Ecco la Marianna, dit en italien le regrattier.
Marianna reconnut le restaurateur napolitain Giardini dans le pauvre revendeur, sans s’expliquer par quels malheurs il était arrivé à tenir une misérable boutique de regrat. Elle entra, s’assit, car elle venait de Fontainebleau; elle avait fait quatorze lieues dans la journée, et avait mendié son pain depuis Turin jusqu’à Paris. Elle effraya cet effroyable trio! De sa beauté merveilleuse, il ne lui restait plus que deux beaux yeux malades et éteints. La seule chose qu’elle trouvât fidèle était le malheur. Elle fut bien accueillie par le vieux et habile raccommodeur d’instruments qui la vit entrer avec un indicible plaisir.
—Te voilà donc, ma pauvre Marianna! lui dit-il avec bonté. Pendant ton absence, ils m’ont vendu mon instrument et mes opéras!
Il était difficile de tuer le veau gras pour le retour de la Samaritaine, mais Giardini donna un restant de saumon, la fille paya le vin, Gambara offrit son pain, la signora Giardini mit la nappe, et ces infortunes si diverses soupèrent dans le grenier du compositeur. Interrogée sur ses aventures, Marianna refusa de répondre, et leva seulement ses beaux yeux vers le ciel en disant à voix basse à Giardini: Marié avec une danseuse!
—Comment allez-vous faire pour vivre? dit la fille. La route vous a tuée et...
—Et vieillie, dit Marianna. Non, ce n’est ni la fatigue, ni la misère, mais le chagrin.
—Ah çà! pourquoi n’avez-vous rien envoyé à votre homme? lui demanda la fille.