—Vous vous sentez donc bien coupable pour m’offrir comme une rançon de vos fautes l’amour que vous me devez?
La voix du comte eut un son lugubre sous le velours; ses amères paroles furent accompagnées d’un regard qui eut la pesanteur du plomb et anéantit la comtesse en tombant sur elle.
—Mon Dieu, s’écria-t-elle douloureusement, l’innocence serait-elle donc funeste?
—Il ne s’agit pas de votre mort, lui répondit son maître en sortant de la rêverie où il était tombé, mais de faire exactement, et pour l’amour de moi, ce que je réclame en ce moment de vous. Il jeta sur le lit un des deux masques qu’il tenait, et sourit de pitié en voyant le geste de frayeur involontaire qu’arrachait à sa femme le choc si léger du velours noir.—Vous ne me ferez qu’un mièvre enfant! s’écria-t-il. Ayez ce masque sur votre visage lorsque je serai de retour, ajouta-t-il. Je ne veux pas qu’un croquant puisse se vanter d’avoir vu la comtesse d’Hérouville!
—Pourquoi prendre un homme pour cet office? demanda-t-elle à voix basse.
—Oh! oh! ma mie, ne suis-je pas le maître ici? répondit le comte.
—Qu’importe un mystère de plus! dit la comtesse au désespoir.
Son maître avait disparu, cette exclamation fut sans danger pour elle, car souvent l’oppresseur étend ses mesures aussi loin que va la crainte de l’opprimé. Par un des courts moments de calme qui séparaient les accès de la tempête, la comtesse entendit le pas de deux chevaux qui semblaient voler à travers les dunes périlleuses et les rochers sur lesquels ce vieux château était assis. Ce bruit fut promptement étouffé par la voix des flots. Bientôt elle se trouva prisonnière dans ce sombre appartement, seule au milieu d’une nuit tour à tour silencieuse ou menaçante, et sans secours pour conjurer un malheur qu’elle voyait s’avancer à grands pas. La comtesse chercha quelque ruse pour sauver cet enfant conçu dans les larmes, et déjà devenu toute sa consolation, le principe de ses idées, l’avenir de ses affections, sa seule et frêle espérance. Soutenue par un maternel courage, elle alla prendre le petit cor dont se servait son mari pour faire venir ses gens, ouvrit une fenêtre, et tira du cuivre des accents grêles qui se perdirent sur la vaste étendue des eaux, comme une bulle lancée dans les airs par un enfant. Elle comprit l’inutilité de cette plainte ignorée des hommes, et se mit à marcher à travers les appartements, en espérant que toutes les issues ne seraient pas fermées. Parvenue à la bibliothèque, elle chercha, mais en vain, s’il n’y existerait pas quelque passage secret, elle traversa la longue galerie des livres, atteignit la fenêtre la plus rapprochée de la cour d’honneur du château, fit de nouveau retentir les échos en sonnant du cor, et lutta sans succès avec la voix de l’ouragan. Dans son découragement, elle pensait à se confier à l’une de ses femmes, toutes créatures de son mari, lorsqu’en passant dans son oratoire elle vit que le comte avait fermé la porte qui conduisait à leurs appartements. Ce fut une horrible découverte. Tant de précautions prises pour l’isoler annonçaient le désir de procéder sans témoins à quelque terrible exécution. A mesure que la comtesse perdait tout espoir, les douleurs venaient l’assaillir plus vives, plus ardentes. Le pressentiment d’un meurtre possible, joint à la fatigue de ses efforts, lui enleva le reste de ses forces. Elle ressemblait au naufragé qui succombe, emporté par une dernière lame moins furieuse que toutes celles qu’il a vaincues. La douloureuse ivresse de l’enfantement ne lui permit plus de compter les heures. Au moment où elle se crut sur le point d’accoucher, seule, sans secours, et qu’à ses terreurs se joignit la crainte des accidents auxquels son inexpérience l’exposait, le comte arriva soudain sans qu’elle l’eût entendu venir. Cet homme se trouva là comme un démon réclamant, à l’expiration d’un pacte, l’âme qui lui a été vendue; il gronda sourdement en voyant le visage de sa femme découvert; mais après l’avoir assez adroitement masquée, il l’emporta dans ses bras et la déposa sur le lit de sa chambre.
L’effroi que cette apparition et cet enlèvement inspirèrent à la comtesse fit taire un moment ses douleurs, elle put jeter un regard furtif sur les acteurs de cette scène mystérieuse, et ne reconnut pas Bertrand qui s’était masqué aussi soigneusement que son maître. Après avoir allumé à la hâte quelques bougies dont la clarté se mêlait aux premiers rayons du soleil qui rougissait les vitraux, ce serviteur alla s’appuyer à l’angle d’une embrasure de fenêtre. Là, le visage tourné vers le mur, il semblait en mesurer l’épaisseur et se tenait dans une immobilité si complète que vous eussiez dit d’une statue de chevalier. Au milieu de la chambre, la comtesse aperçut un petit homme gras, tout pantois, dont les yeux étaient bandés et dont les traits étaient si bouleversés par la terreur, qu’il lui fut impossible de deviner leur expression habituelle.
—Par la mort-dieu! monsieur le drôle, dit le comte en lui rendant la vue par un mouvement brusque qui fit tomber au cou de l’inconnu le bandeau qu’il avait sur les yeux, ne t’avise pas de regarder autre chose que la misérable sur laquelle tu vas exercer ta science; sinon, je te jette dans la rivière qui coule sous ces fenêtres après t’avoir mis un collier de diamants qui pèseront plus de cent livres! Et il tira légèrement sur la poitrine de son auditeur stupéfait la cravate qui avait servi de bandeau.—Examine d’abord si ce n’est qu’une fausse couche; dans ce cas ta vie me répondrait de la sienne; mais si l’enfant est vivant, tu me l’apporteras.