Après cette allocution, le comte saisit par le milieu du corps le pauvre opérateur, l’enleva comme une plume de la place où il était, et le posa devant la comtesse. Le seigneur alla se placer au fond de l’embrasure de la croisée, où il joua du tambour avec ses doigts sur le vitrage, en portant alternativement ses yeux sur son serviteur, sur le lit et sur l’Océan, comme s’il eût voulu promettre à l’enfant attendu la mer pour berceau.

L’homme que, par une violence inouïe, le comte et Bertrand venaient d’arracher au plus doux sommeil qui eût jamais clos paupière humaine, pour l’attacher en croupe sur un cheval qu’il put croire poursuivi par l’enfer, était un personnage dont la physionomie peut servir à caractériser celle de cette époque, et dont l’influence se fit d’ailleurs sentir dans la maison d’Hérouville.

Jamais en aucun temps les nobles ne furent moins instruits en sciences naturelles, et jamais l’astrologie judiciaire ne fut plus en honneur, car jamais on ne désira plus vivement connaître l’avenir. Cette ignorance et cette curiosité générale avaient amené la plus grande confusion dans les connaissances humaines; tout y était pratique personnelle, car les nomenclatures de la théorie manquaient encore; l’imprimerie exigeait de grands frais, les communications scientifiques avaient peu de rapidité; l’Église persécutait encore les sciences tout d’examen qui se basaient sur l’analyse des phénomènes naturels. La persécution engendrait le mystère. Donc, pour le peuple comme pour les grands, physicien et alchimiste, mathématicien et astronome, astrologue et nécromancien, étaient six attributs qui se confondaient en la personne du médecin. Dans ce temps, le médecin supérieur était soupçonné de cultiver la magie; tout en guérissant ses malades, il devait tirer des horoscopes. Les princes protégeaient d’ailleurs ces génies auxquels se révélait l’avenir, ils les logeaient chez eux et les pensionnaient. Le fameux Corneille Agrippa, venu en France pour être le médecin de Henri II, ne voulut pas, comme le faisait Nostradamus, pronostiquer l’avenir, et il fut congédié par Catherine de Médicis qui le remplaça par Cosme Ruggieri. Les hommes supérieurs à leur temps et qui travaillaient aux sciences étaient donc difficilement appréciés; tous inspiraient la terreur qu’on avait pour les sciences occultes et leurs résultats.

Sans être précisément un de ces fameux mathématiciens, l’homme enlevé par le comte jouissait en Normandie de la réputation équivoque attachée à un médecin chargé d’œuvres ténébreuses. Cet homme était l’espèce de sorcier que les paysans nomment encore, dans plusieurs endroits de la France, un Rebouteur. Ce nom appartenait à quelques génies bruts qui, sans étude apparente, mais par des connaissances héréditaires et souvent par l’effet d’une longue pratique dont les observations s’accumulaient dans une famille, reboutaient, c’est-à-dire remettaient les jambes et les bras cassés, guérissaient bêtes et gens de certaines maladies, et possédaient des secrets prétendus merveilleux pour le traitement des cas graves. Non-seulement maître Antoine Beauvouloir, tel était le nom du rebouteur, avait eu pour aïeul et pour père deux fameux praticiens desquels il tenait d’importantes traditions, mais encore il était instruit en médecine; il s’occupait de sciences naturelles. Les gens de la campagne voyaient son cabinet plein de livres et de choses étranges qui donnaient à ses succès une teinte de magie. Sans passer précisément pour sorcier, Antoine Beauvouloir imprimait, à trente lieues à la ronde, un respect voisin de la terreur aux gens du peuple; et, chose plus dangereuse pour lui-même, il avait à sa disposition des secrets de vie et de mort qui concernaient les familles nobles du pays. Comme son grand-père et son père, il était célèbre par son habileté dans les accouchements, avortements et fausses couches. Or, dans ces temps de désordres, les fautes furent assez fréquentes et les passions assez mauvaises pour que la haute noblesse se vît obligée d’initier souvent maître Antoine Beauvouloir à des secrets honteux ou terribles. Nécessaire à sa sécurité, sa discrétion était à toute épreuve; aussi sa clientèle le payait-elle généreusement, en sorte que sa fortune héréditaire s’augmentait beaucoup. Toujours en route, tantôt surpris comme il venait de l’être par le comte, tantôt obligé de passer plusieurs jours chez quelque grande dame, il ne s’était pas encore marié; d’ailleurs sa renommée avait empêché plusieurs filles de l’épouser. Incapable de chercher des consolations dans les hasards de son métier qui lui conférait tant de pouvoir sur les faiblesses féminines, le pauvre rebouteur se sentait fait pour les joies de la famille, et ne pouvait se les donner. Ce bonhomme cachait un excellent cœur sous les apparences trompeuses d’un caractère gai, en harmonie avec sa figure joufflue, avec ses formes rondes, avec la vivacité de son petit corps gras et la franchise de son parler. Il désirait donc se marier pour avoir une fille qui transportât ses biens à quelque pauvre gentilhomme; car il n’aimait pas son état de rebouteur, et voulait faire sortir sa famille de la situation où la mettaient les préjugés du temps. Son caractère s’était d’ailleurs assez bien accommodé de la joie et des repas qui couronnaient ses principales opérations. L’habitude d’être partout l’homme le plus important avait ajouté à sa gaieté constitutive une dose de vanité grave. Ses impertinences étaient presque toujours bien reçues dans les moments de crise, où il se plaisait à opérer avec une certaine lenteur magistrale. De plus, il était curieux comme un rossignol, gourmand comme un lévrier et bavard comme le sont les diplomates qui parlent sans jamais rien trahir de leurs secrets. A ces défauts près, développés en lui par les aventures multipliées où le jetait sa profession, Antoine Beauvouloir passait pour être le moins mauvais homme de la Normandie. Quoiqu’il appartînt au petit nombre d’esprits supérieurs à leur temps, un bon sens de campagnard normand lui avait conseillé de tenir cachées ses idées acquises et les vérités qu’il découvrait.

En se trouvant placé par le comte devant une femme en mal d’enfant, le rebouteur recouvra toute sa présence d’esprit. Il se mit à tâter le pouls de la dame masquée, sans penser aucunement à elle; mais, à l’aide de ce maintien doctoral, il pouvait réfléchir et réfléchissait sur sa propre situation. Dans aucune des intrigues honteuses et criminelles où la force l’avait contraint d’agir en instrument aveugle, jamais les précautions n’avaient été gardées avec autant de prudence qu’elles l’étaient dans celle-ci. Quoique sa mort eût été souvent mise en délibération, comme moyen d’assurer le succès des entreprises auxquelles il participait malgré lui, jamais sa vie n’avait été compromise autant qu’elle l’était en ce moment. Avant tout, il résolut de reconnaître ceux qui l’employaient, et de s’enquérir ainsi de l’étendue de son danger afin de pouvoir sauver sa chère personne.

—De quoi s’agit-il? demanda le rebouteur à voix basse en disposant la comtesse à recevoir les secours de son expérience.

—Ne lui donnez pas l’enfant.

—Parlez haut, dit le comte d’une voix tonnante qui empêcha maître Beauvouloir d’entendre le dernier mot prononcé par la victime. Sinon, ajouta le seigneur qui déguisait soigneusement sa voix, dis ton In manus.

—Plaignez-vous à haute voix, dit le rebouteur à la dame. Criez, jarnidieu! cet homme a des pierreries qui ne vous iraient pas mieux qu’à moi! Du courage, ma petite dame!

—Aie la main légère, cria de nouveau le comte.