—Oh! oh! rebouteur, tu oublies ton vieux feutre noir, lui dit Bertrand au moment où l’opérateur sortait avec lui de la chambre.
Les motifs de la clémence du comte envers son fils étaient puisés dans un et cætera de notaire. Au moment où Beauvouloir lui arrêta les mains, l’Avarice et la Coutume de Normandie s’étaient dressées devant lui. Par un signe, ces deux puissances lui engourdirent les doigts et imposèrent silence à ses passions haineuses. L’une lui cria:—«Les biens de ta femme ne peuvent appartenir à la maison d’Hérouville que si un enfant mâle les y transporte!» L’autre lui montra la comtesse mourant et les biens réclamés par la branche collatérale des Saint-Savin. Toutes deux lui conseillèrent de laisser à la nature le soin d’emporter l’avorton, et d’attendre la naissance d’un second fils qui fût sain et vigoureux, pour pouvoir se moquer de la vie de sa femme et de son premier-né. Il ne vit plus un enfant, il vit des domaines, et sa tendresse devint subitement aussi forte que son ambition. Dans son désir de satisfaire à la Coutume, il souhaita que ce fils mort-né eût les apparences d’une robuste constitution. La mère, qui connaissait bien le caractère du comte, fut encore plus surprise que ne l’était le rebouteur, et conserva des craintes instinctives qu’elle manifestait parfois avec hardiesse, car en un instant le courage des mères avait doublé sa force.
Pendant quelques jours, le comte resta très-assidûment auprès de sa femme, et lui prodigua des soins auxquels l’intérêt imprimait une sorte de tendresse. La comtesse devina promptement qu’elle seule était l’objet de toutes ces attentions. La haine du père pour son fils se montrait dans les moindres détails; il s’abstenait toujours de le voir ou de le toucher; il se levait brusquement et allait donner des ordres au moment où les cris se faisaient entendre; enfin, il semblait ne lui pardonner de vivre que dans l’espoir de le voir mourir. Cette dissimulation coûtait encore trop au comte. Le jour où il s’aperçut que l’œil intelligent de la mère pressentait sans le comprendre le danger qui menaçait son fils, il annonça son départ pour le lendemain de la messe des relevailles, en prenant le prétexte d’amener toutes ses forces au secours du roi.
Telles furent les circonstances qui accompagnèrent et précédèrent la naissance d’Étienne d’Hérouville. Pour désirer incessamment la mort de ce fils désavoué, le comte n’aurait pas eu le puissant motif de l’avoir déjà voulue; il aurait même fait taire cette triste disposition que l’homme se sent à persécuter l’être auquel il a déjà nui; il ne se serait pas trouvé dans l’obligation, cruelle pour lui, de feindre de l’amour pour un odieux avorton qu’il croyait fils de Chaverny, le pauvre Étienne n’en aurait pas moins été l’objet de son aversion. Le malheur d’une constitution rachitique et maladive, aggravé peut-être par sa caresse, était à ses yeux une offense toujours flagrante pour son amour-propre de père. S’il avait en exécration les beaux hommes, il ne détestait pas moins les gens débiles chez lesquels la force de l’intelligence remplaçait la force du corps. Pour lui plaire, il fallait être laid de figure, grand, robuste et ignorant. Étienne, que sa faiblesse vouait en quelque sorte aux occupations sédentaires de la science, devait donc trouver dans son père un ennemi sans générosité. Sa lutte avec ce colosse commençait dès le berceau; et pour tout secours contre un si dangereux antagoniste, il n’avait que le cœur de sa mère, dont l’amour s’accroissait, par une loi touchante de la nature, de tous les périls qui le menaçaient.
Ensevelie tout à coup dans une profonde solitude par le brusque départ du comte, Jeanne de Saint-Savin dut à son enfant les seuls semblants de bonheur qui pouvaient consoler sa vie. Ce fils, dont la naissance lui était reprochée à cause de Chaverny, la comtesse l’aima comme les femmes aiment l’enfant d’un illicite amour; obligée de le nourrir, elle n’en éprouva nulle fatigue. Elle ne voulut être aidée en aucune façon par ses femmes, elle vêtait et dévêtait son enfant en ressentant de nouveaux plaisirs à chaque petit soin qu’il exigeait. Ces travaux incessants, cette attention de toutes les heures, l’exactitude avec laquelle elle devait s’éveiller la nuit pour allaiter son enfant, furent des félicités sans bornes. Le bonheur rayonnait sur son visage quand elle obéissait aux besoins de ce petit être. Comme Étienne était venu prématurément, plusieurs vêtements manquaient, elle désira les faire elle-même, et les fit, avec quelle perfection, vous le savez, vous qui, dans l’ombre et le silence, mères soupçonnées, avez travaillé pour des enfants adorés! A chaque aiguillée de fil, c’était une souvenance, un désir, des souhaits, mille choses qui se brodaient sur l’étoffe comme les jolis dessins qu’elle y fixait. Toutes ces folies furent redites au comte d’Hérouville et grossirent l’orage déjà formé. Les jours n’avaient plus assez d’heures pour les occupations multipliées et les minutieuses précautions de la nourrice; ils s’enfuyaient chargés de contentements secrets.
Les avis du rebouteur étaient toujours écrits devant la comtesse; aussi craignait-elle pour son enfant, et les services de ses femmes, et la main de ses gens; elle aurait voulu pouvoir ne pas dormir afin d’être sûre que personne n’approcherait d’Étienne pendant son sommeil; elle le couchait près d’elle. Enfin elle assit la Défiance à ce berceau. Pendant l’absence du comte, elle osa faire venir le chirurgien de qui elle avait bien retenu le nom. Pour elle, Beauvouloir était un être envers lequel elle avait une immense dette de reconnaissance à payer; mais elle désirait surtout le questionner sur mille choses relatives à son fils. Si l’on devait empoisonner Étienne, comment pouvait-elle déjouer les tentatives? comment gouverner sa frêle santé? fallait-il l’allaiter longtemps? Si elle mourait, Beauvouloir se chargerait-il de veiller sur la santé du pauvre enfant?
Aux questions de la comtesse, Beauvouloir attendri lui répondit qu’il redoutait autant qu’elle le poison pour Étienne; mais sur ce point, la comtesse n’avait rien à craindre tant qu’elle le nourrirait de son lait; puis pour l’avenir, il lui recommanda de toujours goûter à la nourriture d’Étienne.
—Si madame la comtesse, ajouta le rebouteur, sent quoi que ce soit d’étrange sur la langue, une saveur piquante, amère, forte, salée, tout ce qui étonne le goût enfin, rejetez l’aliment. Que les vêtements de l’enfant soient lavés devant vous, et gardez la clef du bahut où ils seront. Enfin, quoi qu’il lui arrive, mandez-moi, je viendrai.
Les enseignements du rebouteur se gravèrent dans le cœur de Jeanne, qui le pria de compter sur elle comme sur une personne dont il pouvait disposer; Beauvouloir lui dit alors qu’elle tenait entre ses mains tout son bonheur.
Il raconta succinctement à la comtesse comment le seigneur d’Hérouville, faute de belles et de nobles amies qui voulussent de lui à la cour, avait aimé dans sa jeunesse une courtisane surnommée la Belle Romaine, et qui précédemment appartenait au cardinal de Lorraine. Bientôt abandonnée, la Belle Romaine était venue à Rouen pour solliciter de plus près le comte en faveur d’une fille de laquelle il ne voulait point entendre parler, en alléguant sa beauté pour ne la point reconnaître. A la mort de cette femme qui périt misérable, la pauvre enfant, nommée Gertrude, encore plus belle que sa mère, avait été recueillie par les Dames du couvent des Clarisses, dont la supérieure était mademoiselle de Saint-Savin, tante de la comtesse. Ayant été appelé pour soigner Gertrude, il s’était épris d’elle à en perdre la tête. Si madame la comtesse, dit Beauvouloir, voulait entremettre cette affaire, elle s’acquitterait non-seulement de ce qu’elle croyait lui devoir, mais encore il s’estimerait être son redevable. Ainsi sa venue au château, fort dangereuse aux yeux du comte, serait justifiée; puis tôt ou tard, le comte s’intéresserait à une si belle enfant, et pourrait peut-être un jour la protéger indirectement en le faisant son médecin.