La comtesse, cette femme si compatissante aux vraies amours, promit de servir celles du pauvre médecin. Elle poursuivit si chaudement cette affaire, que, lors de son second accouchement, elle obtint, pour la grâce qu’à cette époque les femmes étaient autorisées à demander à leurs maris en accouchant, une dot pour Gertrude, la belle bâtarde, qui, vers ce temps, au lieu d’être religieuse, épousa Beauvouloir. Cette dot et les économies du rebouteur le mirent à même d’acheter Forcalier, un joli domaine voisin du château d’Hérouville, et que vendaient alors des héritiers.

Rassurée ainsi par le bon rebouteur, la comtesse sentit sa vie à jamais remplie par des joies inconnues aux autres mères. Certes, toutes les femmes sont belles quand elles suspendent leurs enfants à leur sein en veillant à ce qu’ils y apaisent leurs cris et leurs commencements de douleur; mais il était difficile de voir, même dans les tableaux italiens, une scène plus attendrissante que celle offerte par la comtesse, lorsqu’elle sentait Étienne se gorgeant de son lait, et son sang devenir ainsi la vie de ce pauvre être menacé. Son visage étincelait d’amour, elle contemplait ce cher petit être, en craignant toujours de lui voir un trait de Chaverny à qui elle avait trop songé. Ces pensées, mêlées sur son front à l’expression de son plaisir, le regard par lequel elle couvait son fils, son désir de lui communiquer la force qu’elle se sentait au cœur, ses brillantes espérances, la gentillesse de ses gestes, tout formait un tableau qui subjugua les femmes qui l’entouraient: la comtesse vainquit l’espionnage.

Bientôt ces deux êtres faibles s’unirent par une même pensée, et se comprirent avant que le langage ne pût leur servir à s’entendre. Au moment où Étienne exerça ses yeux avec la stupide avidité naturelle aux enfants, ses regards rencontrèrent les sombres lambris de la chambre d’honneur. Lorsque sa jeune oreille s’efforça de percevoir les sons et de reconnaître leurs différences, il entendit le bruissement monotone des eaux de la mer qui venait se briser sur les rochers par un mouvement aussi régulier que celui d’un balancier d’horloge. Ainsi les lieux, les sons, les choses, tout ce qui frappe les sens, prépare l’entendement et forme le caractère, le rendit enclin à la mélancolie. Sa mère ne devait-elle pas vivre et mourir au milieu des nuages de la mélancolie? Dès sa naissance, il put croire que la comtesse était la seule créature qui existât sur la terre, voir le monde comme un désert, et s’habituer à ce sentiment de retour sur nous-mêmes qui nous porte à vivre seuls, à chercher en nous-mêmes le bonheur, en développant les immenses ressources de la pensée. La comtesse n’était-elle pas condamnée à demeurer seule dans la vie, et à trouver tout dans son fils, persécuté comme le fut son amour à elle. Semblable à tous les enfants en proie à la souffrance, Étienne gardait presque toujours l’attitude passive qui, douce ressemblance, était celle de sa mère. La délicatesse de ses organes fut si grande, qu’un bruit trop soudain ou que la compagnie d’une personne tumultueuse lui donnait une sorte de fièvre. Vous eussiez dit d’un de ces petits insectes pour lesquels Dieu semble modérer la violence du vent et la chaleur du soleil; comme eux incapable de lutter contre le moindre obstacle, il cédait comme eux, sans résistance ni plainte, à tout ce qui paraissait agressif. Cette patience angélique inspirait à la comtesse un sentiment profond qui ôtait toute fatigue aux soins minutieux réclamés par une santé si chancelante.

Elle remercia Dieu, qui plaçait Étienne, comme une foule de créatures, au sein de la sphère de paix et de silence, la seule où il pût s’élever heureusement. Souvent les mains maternelles, pour lui si douces et si fortes à la fois, le transportaient dans la haute région des fenêtres ogives. De là, ses yeux, bleus comme ceux de sa mère, semblaient étudier les magnificences de l’Océan. Tous deux restaient alors des heures entières à contempler l’infini de cette vaste nappe, tour à tour sombre et brillante, muette et sonore. Ces longues méditations étaient pour Étienne un secret apprentissage de la douleur. Presque toujours alors les yeux de sa mère se mouillaient de larmes, et pendant ces pénibles songes de l’âme, les jeunes traits d’Étienne ressemblaient à un léger réseau tiré par un poids trop lourd. Bientôt sa précoce intelligence du malheur lui révéla le pouvoir que ses jeux exerçaient sur la comtesse; il essaya de la divertir par les mêmes caresses dont elle se servait pour endormir ses souffrances. Jamais ses petites mains lutines, ses petits mots bégayés, ses rires intelligents, ne manquaient de dissiper les rêveries de sa mère. Était-il fatigué, sa délicatesse instinctive l’empêchait de se plaindre.

—Pauvre chère sensitive, s’écria la comtesse en le voyant endormi de lassitude après une folâtrerie qui venait de faire enfuir un de ses plus douloureux souvenirs, où pourras-tu vivre? Qui te comprendra jamais, toi dont l’âme tendre sera blessée par un regard trop sévère? toi qui, semblable à ta triste mère, estimeras un doux sourire chose plus précieuse que tous les biens de la terre? Ange aimé de ta mère, qui t’aimera dans le monde? Qui devinera les trésors cachés sous ta frêle enveloppe? Personne. Comme moi, tu seras seul sur terre. Dieu te garde de concevoir, comme moi, un amour favorisé par Dieu, traversé par les hommes!

Elle soupira, elle pleura. La gracieuse pose de son fils qui dormait sur ses genoux la fit sourire avec mélancolie: elle le regarda longtemps en savourant un de ces plaisirs qui sont un secret entre les mères et Dieu. Après avoir reconnu combien sa voix, unie aux accents de la mandoline, plaisait à son fils, elle lui chantait les romances si gracieuses de cette époque, et elle croyait voir sur ses petites lèvres barbouillées de son lait le sourire par lequel Georges de Chaverny la remerciait jadis quand elle quittait son rebec. Elle se reprochait ces retours sur le passé, mais elle y revenait toujours. L’enfant, complice de ces rêves, souriait précisément aux airs qu’aimait Chaverny.

A dix-huit mois, la faiblesse d’Étienne n’avait pas encore permis à la comtesse de le promener au dehors; mais les légères couleurs qui nuançaient le blanc mat de sa peau, comme si le plus pâle des pétales d’un églantier y eût été apporté par le vent, attestaient déjà la vie et la santé. Au moment où elle commençait à croire aux prédictions du rebouteur, et s’applaudissait d’avoir pu, en l’absence du comte, entourer son fils des précautions les plus sévères, afin de le préserver de tout danger, les lettres écrites par le secrétaire de son mari lui en annoncèrent le prochain retour. Un matin, la comtesse, livrée à la folle joie qui s’empare de toutes les mères quand elles voient pour la première fois marcher leur premier enfant, jouait avec Étienne à ces jeux aussi indescriptibles que peut l’être le charme des souvenirs; tout à coup elle entendit craquer les planchers sous un pas pesant. A peine s’était-elle levée, par un mouvement de surprise involontaire, qu’elle se trouva devant le comte. Elle jeta un cri, mais elle essaya de réparer ce tort involontaire en s’avançant vers le comte et lui tendant son front avec soumission pour y recevoir un baiser.

—Pourquoi ne pas me prévenir de votre arrivée? dit-elle.

—La réception, répondit le comte en l’interrompant, eût été plus cordiale, mais moins franche.

Il avisa l’enfant, l’état de santé dans lequel il le revoyait lui arracha d’abord un geste de surprise empreint de fureur; mais il réprima soudain sa colère, et se mit à sourire.