—Tranquille, reprit le duc en laissant échapper un rire amer, il me semble, ma chère idole, que c’est agitata que je vous laisse.
Le duc sortit. Cette lâcheté ne surprit point Émilio. Tous ceux qui se sont accoutumés à quelque goût particulier, choisi dans tous les effets de l’amour, et qui concorde à leur nature, savent qu’aucune considération n’arrête un homme qui s’est fait une habitude de sa passion. La Tinti bondit comme un faon de la porte au lit.
—Prince, pauvre, jeune et beau, mais c’est un conte de fée!... dit-elle.
La Sicilienne se posa sur le lit avec une grâce qui rappelait le naïf laissez-aller de l’animal, l’abandon de la plante vers le soleil, ou le plaisant mouvement de valse par lequel les rameaux se donnent au vent. En détachant les poignets de sa robe, elle se mit à chanter, non plus avec la voix destinée aux applaudissements de la Fenice, mais d’une voix troublée par le désir. Son chant fut une brise qui apportait au cœur les caresses de l’amour. Elle regardait à la dérobée Émilio, tout aussi confus qu’elle; car cette femme de théâtre n’avait plus l’audace qui lui avait animé les yeux, les gestes et la voix en renvoyant le duc; non, elle était humble comme la courtisane amoureuse. Pour imaginer la Tinti, il faudrait avoir vu l’une des meilleures cantatrices françaises à son début dans il Fazzoletto, opéra de Garcia que les Italiens jouaient alors au théâtre de la rue Louvois; elle était si belle, qu’un pauvre garde-du-corps, n’ayant pu se faire écouter, se tua de désespoir. La prima-donna de la Fenice offrait la même finesse d’expression, la même élégance de formes, la même jeunesse; mais il y surabondait cette chaude couleur de Sicile qui dorait sa beauté; puis sa voix était plus nourrie, elle avait enfin cet air auguste qui distingue les contours de la femme italienne. La Tinti, de qui le nom a tant de ressemblance avec celui que se forgea la cantatrice française, avait dix-sept ans, et le pauvre prince en avait vingt-trois. Quelle main rieuse s’était plu à jeter ainsi le feu si près de la poudre? Une chambre embaumée, vêtue de soie incarnadine, brillant de bougies, un lit de dentelles, un palais silencieux, Venise! deux jeunesses, deux beautés! tous les fastes réunis. Émilio prit son pantalon, sauta hors du lit, se sauva dans le cabinet de toilette, se rhabilla, revint, et se dirigea précipitamment vers la porte.
Voici ce qu’il s’était dit en reprenant ses vêtements: «—Massimilla, chère fille des Doni chez lesquels la beauté de l’Italie s’est héréditairement conservée, toi qui ne démens pas le portrait de Margherita, l’une des rares toiles entièrement peintes par Raphaël pour sa gloire! ma belle et sainte maîtresse, ne sera-ce pas te mériter que de me sauver de ce gouffre de fleurs? serais-je digne de toi si je profanais un cœur tout à toi? Non, je ne tomberai pas dans le piége vulgaire que me tendent mes sens révoltés. A cette fille son duc, à moi ma duchesse!» Au moment où il soulevait la portière, il entendit un gémissement. Cet héroïque amant se retourna, vit la Tinti qui, prosternée la face sur le lit, y étouffait ses sanglots. Le croirez-vous? la cantatrice était plus belle à genoux, la figure cachée, que confuse et le visage étincelant. Ses cheveux dénoués sur ses épaules, sa pose de Magdeleine, le désordre de ses vêtements déchirés, tout avait été composé par le diable, qui, vous le savez, est un grand coloriste. Le prince prit par la taille cette pauvre Tinti, qui lui échappa comme une couleuvre, et qui se roula autour d’un de ses pieds que pressa mollement une chair adorable.
—M’expliqueras-tu, dit-il en secouant son pied pour le retirer de cette fille, comment tu te trouves dans mon palais? Comment le pauvre Émilio Memmi...
—Émilio Memmi! s’écria la Tinti en se relevant, tu te disais prince.
—Prince depuis hier.
—Tu aimes la Cataneo! dit la Tinti en le toisant.
Le pauvre Émilio resta muet, en voyant la prima-donna qui souriait au milieu de ses larmes.