—Sa vie, au bord de la mer, a été si chaste et si pure, que la nature est plus drue chez lui qu’elle ne l’aurait été s’il eût vécu dans votre monde. Mais un corps si délicat est le très-humble serviteur de l’âme. Monseigneur Étienne doit choisir lui-même sa femme, car tout en lui sera l’ouvrage de la nature, et non celui de vos vouloirs. Il aimera naïvement, et fera, par désir de cœur, ce que vous souhaitez qu’il fasse pour votre nom. Donnez à votre fils une grande dame qui soit comme une haquenée, il ira se cacher dans ses rochers; bien plus! si quelque vive terreur le tuerait à coup sûr, je crois qu’un bonheur trop subit le foudroierait également. Pour éviter ce malheur, m’est avis de laisser Étienne s’engager de lui-même, et à son aise, dans la voie des amours. Écoutez, monseigneur, quoique vous soyez un grand et puissant prince, vous n’entendez rien à ces sortes de choses. Accordez-moi votre confiance entière, sans bornes, et vous aurez un petit-fils.
—Si j’obtiens un petit-fils par quelque sortilége que ce soit, je te fais anoblir. Oui, quoique ce soit difficile, de vieux coquin tu deviendras un galant homme, tu seras Beauvouloir, baron de Forcalier. Emploie le vert et le sec, la magie blanche et noire, les neuvaines à l’Église et les rendez-vous au sabbat, pourvu que j’aie une lignée mâle, tout sera bien.
—Je sais, dit Beauvouloir, un chapitre de sorciers capable de tout gâter; ce sabbat n’est autre que vous-même, monseigneur. Je vous connais. Vous désirez une lignée à tout prix aujourd’hui; demain vous voudrez déterminer les conditions dans lesquelles doit venir cette lignée, et vous tourmenterez votre fils.
—Dieu m’en garde!
—Eh! bien, allez à la cour, où la mort du maréchal et l’émancipation du roi doit avoir mis tout sens dessus dessous, et où vous avez affaire, ne fût-ce que pour vous faire donner le bâton de maréchal qu’on vous a promis. Laissez-moi gouverner monseigneur Étienne. Mais engagez-moi votre parole de gentilhomme de m’approuver en quoi que je fasse.
Le duc frappa dans la main du vieillard en signe d’une entière adhésion, et se retira dans son appartement.
Quand les jours d’un haut et puissant seigneur sont comptés, le médecin est un personnage important au logis. Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir un ancien rebouteur devenu si familier avec le duc d’Hérouville. A part les liens illégitimes par lesquels son mariage l’avait rattaché à cette grande maison, et qui militaient en sa faveur, le duc avait si souvent éprouvé le grand sens du savant, qu’il en avait fait l’un de ses conseillers favoris. Beauvouloir était le Coyctier de ce Louis XI. Mais, de quelque prix que fût sa science, le médecin n’avait pas, sur le gouverneur de Normandie, en qui respirait toujours la férocité des guerres religieuses, autant d’influence que la féodalité. Aussi, le serviteur avait-il deviné que les préjugés du noble nuisaient aux vœux du père. En grand médecin qu’il était, Beauvouloir comprit que, chez un être délicatement organisé comme Étienne, le mariage devait être une lente et douce inspiration qui lui communiquât de nouvelles forces en l’animant du feu de l’amour. Comme il l’avait dit, imposer une femme à Étienne, c’était le tuer. On devait éviter surtout que ce jeune solitaire s’effrayât du mariage dont il ne savait rien, et qu’il connût le but dont se préoccupait son père. Ce poëte inconnu n’admettait que la noble et belle passion de Pétrarque pour Laure, de Dante pour Béatrix. Comme sa mère, il était tout amour pur, et tout âme; on devait lui donner l’occasion d’aimer, attendre l’événement et non le commander; un ordre aurait tari en lui les sources de la vie.
Maître Antoine Beauvouloir était père, il avait une fille élevée dans des conditions qui en faisaient la femme d’Étienne. Il était si difficile de prévoir les événements qui rendraient un enfant destiné par son père au cardinalat, l’héritier présomptif de la maison d’Hérouville, que Beauvouloir n’avait jamais remarqué la ressemblance des destinées d’Étienne et de Gabrielle. Ce fut une idée subite inspirée par son dévouement à ces deux êtres plutôt que par son ambition. Malgré son habileté, sa femme était morte en couches en lui donnant une fille, dont la santé fut si faible, qu’il pensa que la mère avait dû léguer à son fruit des germes de mort. Beauvouloir aima sa Gabrielle comme tous les vieillards aiment leur unique enfant. Sa science et ses soins constants prêtèrent une vie factice à cette frêle créature, qu’il cultiva comme un fleuriste cultive une plante étrangère. Il l’avait soustraite à tous les regards dans son domaine de Forcalier, où elle fut protégée contre les malheurs du temps par la bienveillance générale qui s’était attachée à un homme auquel chacun devait un cierge, et dont le pouvoir scientifique inspirait une sorte de terreur respectueuse. En s’attachant à la maison d’Hérouville, il avait augmenté les immunités dont il jouissait dans la province, et déjoué les poursuites de ses ennemis par sa position formidable auprès du gouverneur; mais il s’était bien gardé, en venant au château, d’y amener la fleur qu’il tenait enfouie à Forcalier, domaine plus important par les terres qui en dépendaient que par l’habitation, et sur lequel il comptait pour trouver à sa fille un établissement conforme à ses vues. En promettant au vieux duc une postérité, en lui demandant sa parole d’approuver sa conduite, il pensa soudain à Gabrielle, à cette douce enfant, dont la mère avait été oubliée par le duc, comme il avait oublié son fils Étienne. Il attendit le départ de son maître avant de mettre son plan à exécution, en prévoyant que si le duc en avait connaissance, les énormes difficultés qui pourraient être levées à la faveur d’un résultat favorable, seraient dès l’abord insurmontables.
La maison de maître Beauvouloir était exposée au midi, sur le penchant d’une de ces douces collines qui cerclent les vallées de Normandie; un bois épais l’enveloppait au nord; des murs élevés et des haies normandes à fossés profonds, y faisaient une impénétrable enceinte. Le jardin descendait, en pente molle, jusqu’à la rivière qui arrosait les herbages de la vallée, et à laquelle le haut talus d’une double haie formait en cet endroit un quai naturel. Dans cette haie tournait une secrète allée, dessinée par les sinuosités des eaux, et que les saules, les hêtres, les chênes rendaient touffue comme un sentier de forêt. Depuis la maison jusqu’à ce rempart, s’étendaient les masses de la verdure particulière à ce riche pays, belle nappe ombragée par une lisière d’arbres rares, dont les nuances composaient une tapisserie heureusement colorée: là, les teintes argentées d’un pin se détachaient de dessus le vert foncé de quelques aulnes; ici, devant un groupe de vieux chênes, un svelte peuplier élançait sa palme, toujours agitée; plus loin, des saules pleureurs penchaient leurs feuilles pâles entre de gros noyers à tête ronde. Cette lisière permettait de descendre, à toute heure, de la maison vers la haie, sans avoir à craindre les rayons du soleil. La façade, devant laquelle se déroulait le ruban jaune d’une terrasse sablée, était ombrée par une galerie de bois autour de laquelle s’entortillaient des plantes grimpantes qui, dans le mois de mai, jetaient leurs fleurs jusqu’aux croisées du premier étage. Sans être vaste, ce jardin semblait immense par la manière dont il était percé; et ses points de vue, habilement ménagés dans les hauteurs du terrain, se mariaient à ceux de la vallée où l’œil se promenait librement. Selon les instincts de sa pensée, Gabrielle pouvait, ou rentrer dans la solitude d’un étroit espace sans y apercevoir autre chose qu’un épais gazon et le bleu du ciel entre les cimes des arbres, ou planer sur les plus riches perspectives en suivant les nuances des lignes vertes, depuis leurs premiers plans si éclatants, jusqu’aux fonds purs de l’horizon où elles se perdaient, tantôt dans l’océan bleu de l’air, tantôt dans les montagnes de nuages qui y flottaient.
Soignée par sa grand’mère, servie par sa nourrice, Gabrielle Beauvouloir ne sortait de cette modeste maison que pour se rendre à la paroisse, dont le clocher se voyait au faîte de la colline, et où l’accompagnaient toujours son aïeule, sa nourrice et le valet de son père. Elle était donc arrivée à l’âge de dix-sept ans dans la suave ignorance que la rareté des livres permettait à une fille de conserver sans qu’elle parût extraordinaire en un temps où les femmes instruites étaient de rares phénomènes. Cette maison avait été comme un couvent, plus la liberté, moins la prière ordonnée, et où elle avait vécu sous les yeux d’une vieille femme pieuse, sous la protection de son père, le seul homme qu’elle eût jamais vu. Cette solitude profonde, exigée dès sa naissance par la faiblesse apparente de sa constitution, avait été soigneusement entretenue par Beauvouloir. A mesure que Gabrielle grandissait, les soins qui lui étaient prodigués, l’influence d’un air pur avaient à la vérité fortifié sa jeunesse frêle. Néanmoins le savant médecin ne pouvait se tromper en voyant les teintes nacrées qui entouraient les yeux de sa fille s’attendrir, se brunir, s’enflammer suivant ses émotions: la débilité du corps et la force de l’âme se signaient là par des indices que sa longue pratique lui permettait de reconnaître; puis, la céleste beauté de Gabrielle lui avait fait redouter les entreprises si communes par un temps de violence et de sédition. Mille raisons avaient donc conseillé à ce bon père d’épaissir l’ombre et d’agrandir la solitude autour de sa fille dont l’excessive sensibilité l’effrayait; une passion, un rapt, un assaut quelconque la lui aurait blessée à mort. Quoique sa fille encourût rarement des reproches, un mot de réprimande la bouleversait; elle le gardait au fond du cœur où il pénétrait et engendrait une mélancolie méditative; elle allait pleurer, et pleurait longtemps. Chez Gabrielle, l’éducation morale n’avait donc pas voulu moins de soins que l’éducation physique. Le vieux médecin avait dû renoncer à conter à sa fille les histoires qui charment les enfants, elle en recevait de trop vives impressions. Aussi, cet homme, qu’une longue pratique avait rendu si savant, s’était-il empressé de développer le corps de sa fille afin d’amortir les coups qu’y portait une âme aussi vigoureuse. Comme Gabrielle était toute sa vie, son amour, sa seule héritière, il n’avait jamais hésité à se procurer les choses dont le concours devait amener le résultat souhaité. Il écarta soigneusement les livres, les tableaux, la musique, toutes les créations des arts qui pouvaient réveiller la pensée. Aidé par sa mère, il intéressait Gabrielle à des ouvrages manuels. La tapisserie, la couture, la dentelle, la culture des fleurs, les soins du ménage, la récolte des fruits, enfin les plus matérielles occupations de la vie étaient données en pâture à l’esprit de cette charmante enfant; Beauvouloir lui apportait de beaux rouets, des bahuts bien travaillés, de riches tapis, de la poterie de Bernard de Palissy, des tables, des prie-Dieu, des chaises sculptées et garnies d’étoffes précieuses, du linge ouvré, des bijoux. Avec l’instinct que donne la paternité, le vieillard choisissait toujours ses cadeaux parmi les œuvres dont les ornements appartenaient à ce genre fantasque nommé arabesque, et qui ne parlant ni aux sens ni à l’âme, s’adressent seulement à l’esprit par les créations de la fantaisie pure. Ainsi, chose étrange! la vie que la haine d’un père avait commandée à Étienne d’Hérouville, l’amour paternel avait dit à Beauvouloir de l’imposer à Gabrielle. Chez l’un et l’autre de ces deux enfants, l’âme devait tuer le corps; et sans une profonde solitude, ordonnée par le hasard chez l’un, voulue par la science chez l’autre, tous deux pouvaient succomber, celui-ci à la terreur, celle-là sous le poids d’une trop vive émotion d’amour. Mais, hélas! au lieu de naître dans un pays de landes et de bruyères, au sein d’une nature sèche aux formes arrêtées et dures, que tous les grands peintres ont donné comme fonds à leurs vierges, Gabrielle vivait au fond d’une grasse et plantureuse vallée. Beauvouloir n’avait pu détruire l’harmonieuse disposition des bosquets naturels, le gracieux agencement des corbeilles de fleurs, la fraîche mollesse du tapis vert, l’amour exprimé par les entrelacements des plantes grimpantes. Ces vivaces poésies avaient leur langage, plutôt entendu que compris de Gabrielle qui se laissait aller à de confuses rêveries sous les ombrages; à travers les idées nuageuses que lui suggéraient ses admirations sous un beau ciel, et ses longues études de ce paysage observé dans tous les aspects qu’y imprimaient les saisons et les variations d’une atmosphère marine où viennent mourir les brumes de l’Angleterre, où commencent les clartés de la France, il s’élevait dans son esprit une lointaine lumière, une aurore qui perçait les ténèbres dans lesquelles la maintenait son père.