—Étienne, nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et prions. Je te dirai tout après.

Étienne et Gabrielle s’agenouillèrent au prie-Dieu, la nourrice récita son rosaire.

—Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir les espaces terrestres, si nous n’avons pas péché contre vos saints commandements, si nous n’avons offensé ni l’Église ni le roi, nous qui ne formons qu’une seule et même personne en qui l’amour reluit comme la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l’autre!

—Chère mère, ajouta Étienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de la Vierge que si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à toi!

Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconta son entretien avec le baron d’Artagnon.

—Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son désespoir d’amour, je saurai résister à mon père.

Il la baisa au front et non plus sur les lèvres; puis il revint au château, résolu d’affronter l’homme terrible qui pesait tant sur sa vie. Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par des soldats aussitôt qu’il l’aurait quittée.

Le lendemain, Étienne fut accablé de douleur quand, en allant voir Gabrielle, il la trouva prisonnière; mais Gabrielle envoya sa nourrice pour lui dire qu’elle mourrait plutôt que de le trahir; que d’ailleurs elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes, et qu’elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal, où personne ne pourrait soupçonner qu’elle serait; mais elle ignorait quand elle pourrait accomplir son dessein. Étienne se tint alors dans sa chambre, où les forces de son cœur s’usèrent dans une pénible attente.

A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château, où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet, à la chute du jour, madame la comtesse de Grandlieu à qui sa fille donnait le bras, le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté tous les serviteurs. Quoique le baron d’Artagnon eût appris l’évasion de Gabrielle, il avait affirmé qu’elle était gardée; mais il tremblait d’avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le duc verrait son dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles figures avaient une expression farouche mal déguisée par l’air agréable que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d’Artagnon reconnut à la physionomie abattue d’Étienne que l’évasion de Gabrielle lui était encore inconnue.

—Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Étienne par la main et le présentant aux dames.