Il existe cependant, dans la sortie, une situation toute particulière; c’est le moment où l’ennemi a franchi tous les retranchements dans lesquels il pouvait être observé, et qu’il arrive à la rue!... Là, un homme d’esprit doit deviner toute une visite en voyant un homme sous une porte cochère. Les indices sont bien plus rares, mais aussi quelle clarté! C’est le dénouement, et l’homme en trahit sur-le-champ la gravité par l’expression la plus simple du bonheur, de la peine ou de la joie.
Les révélations sont alors faciles à recueillir: c’est un regard jeté ou sur la maison, ou sur les fenêtres de l’appartement; c’est une démarche lente ou oisive; le frottement des mains du sot, ou la course sautillante du fat, ou la station involontaire de l’homme profondément ému: enfin, vous aviez sur le palier les questions aussi nettement posées que si une académie de province proposait cent écus pour un discours; à la sortie, les solutions sont claires et précises. Notre tâche serait au-dessus des forces humaines s’il fallait dénombrer les différentes manières dont les hommes trahissent leurs sensations: là, tout est tact et sentiment.
Si vous appliquez ces principes d’observation aux étrangers, à plus forte raison soumettrez-vous votre femme aux mêmes formalités.
Un homme marié doit avoir fait une étude profonde du visage de sa femme. Cette étude est facile, elle est même involontaire et de tous les moments. Pour lui, cette belle physionomie de la femme ne doit plus avoir de mystères. Il sait comment les sensations s’y peignent, et sous quelle expression elles se dérobent au feu du regard.
Le plus léger mouvement de lèvres, la plus imperceptible contraction des narines, les dégradations insensibles de l’œil, l’altération de la voix, et ces nuages indéfinissables qui enveloppent les traits, ou ces flammes qui les illuminent, tout est langage pour vous.
Cette femme est là: tous la regardent, et nul ne peut comprendre sa pensée. Mais, pour vous, la prunelle est plus ou moins colorée, étendue, ou resserrée; la paupière a vacillé, le sourcil a remué; un pli, effacé aussi rapidement qu’un sillon sur la mer, a paru sur le front; la lèvre a été rentrée, elle a légèrement fléchi ou s’est animée... pour vous, la femme a parlé.
Si, dans ces moments difficiles où une femme dissimule en présence de son mari, vous avez l’âme du Sphinx pour la deviner, vous sentez bien que les principes de la douane deviennent un jeu d’enfant à son égard.
En arrivant chez elle ou en sortant, lorsqu’elle se croit seule, enfin votre femme a toute l’imprudence d’une corneille, et se dirait tout haut, à elle-même, son secret: aussi, par le changement subit de ses traits au moment où elle vous voit, contraction qui, malgré la rapidité de son jeu, ne s’opère pas assez vite pour ne pas laisser voir l’expression qu’avait le visage en votre absence, vous devez lire dans son âme comme dans un livre de plain-chant. Enfin votre femme se trouvera souvent sur le seuil aux monologues, et là, un mari peut à chaque instant vérifier les sentiments de sa femme.
Est-il un homme assez insouciant des mystères de l’amour pour n’avoir pas, maintes fois, admiré le pas léger, menu, coquet d’une femme qui vole à un rendez-vous? Elle se glisse à travers la foule comme un serpent sous l’herbe. Les modes, les étoffes et les piéges éblouissants tendus par les lingères déploient vainement pour elle leurs séductions; elle va, elle va, semblable au fidèle animal qui cherche la trace invisible de son maître, sourde à tous les compliments, aveugle à tous les regards, insensible même aux légers froissements inséparables de la circulation humaine dans Paris. Oh! comme elle sent le prix d’une minute! Sa démarche, sa toilette, son visage commettent mille indiscrétions. Mais, ô quel ravissant tableau pour le flâneur, et quelle page sinistre pour un mari, que la physionomie de cette femme quand elle revient de ce logis secret sans cesse habité par son âme!... Son bonheur est signé jusque dans l’indescriptible imperfection de sa coiffure dont le gracieux édifice et les tresses ondoyantes n’ont pas su prendre, sous le peigne cassé du célibataire, cette teinte luisante, ce tour élégant et arrêté que leur imprime la main sûre de la camériste. Et quel adorable laissez-aller dans la démarche! Comment rendre ce sentiment qui répand de si riches couleurs sur son teint, qui ôte à ses yeux toute leur assurance et qui tient à la mélancolie et à la gaieté, à la pudeur et à l’orgueil par tant de liens!
Ces indices, volés à la Méditation [des derniers symptômes], et qui appartiennent à une situation dans laquelle une femme essaie de tout dissimuler, vous permettent de deviner, par analogie, l’opulente moisson d’observations qu’il vous est réservé de recueillir quand votre femme arrive chez elle, et que, le grand crime n’étant pas encore commis, elle livre innocemment le secret de ses pensées. Quant à nous, nous n’avons jamais vu de palier sans avoir envie d’y clouer une rose des vents et une girouette.