Les moyens à employer pour parvenir à se faire dans sa maison une sorte d’observatoire dépendant entièrement des lieux et des circonstances, nous nous en rapportons à l’adresse des jaloux pour exécuter les prescriptions de cette Méditation.

MÉDITATION XVI.
CHARTE CONJUGALE.

J’avoue que je ne connais guère à Paris qu’une seule maison conçue d’après le système développé dans les deux Méditations précédentes. Mais je dois ajouter aussi que j’ai bâti le système d’après la maison. Cette admirable forteresse appartient à un jeune maître des requêtes, ivre d’amour et de jalousie.

Quand il apprit qu’il existait un homme exclusivement occupé de perfectionner le mariage en France, il eut l’honnêteté de m’ouvrir les portes de son hôtel et de m’en faire voir le gynécée. J’admirai le profond génie qui avait si habilement déguisé les précautions d’une jalousie presque orientale sous l’élégance des meubles, sous la beauté des tapis et la fraîcheur des peintures. Je convins qu’il était impossible à sa femme de rendre son appartement complice d’une trahison.

—Monsieur, dis-je à l’Otello du Conseil-d’état qui ne me paraissait pas très-fort sur la haute politique conjugale, je ne doute pas que madame la vicomtesse n’ait beaucoup de plaisir à demeurer au sein de ce petit paradis; elle doit même en avoir prodigieusement, surtout si vous y êtes souvent; mais un moment viendra où elle en aura assez; car, monsieur, on se lasse de tout, même du sublime. Comment ferez-vous alors quand madame la vicomtesse, ne trouvant plus à toutes vos inventions leur charme primitif, ouvrira la bouche pour bâiller, et peut-être pour vous présenter une requête tendant à obtenir l’exercice de deux droits indispensables à son bonheur: la liberté individuelle, c’est-à-dire la faculté d’aller et de venir selon le caprice de sa volonté; et la liberté de la presse, ou la faculté d’écrire et de recevoir des lettres, sans avoir à craindre votre censure?...

A peine avais-je achevé ces paroles, que monsieur le vicomte de V*** me serra fortement le bras, et s’écria:—Et voilà bien l’ingratitude des femmes! S’il y a quelque chose de plus ingrat qu’un roi, c’est un peuple; mais, monsieur, la femme est encore plus ingrate qu’eux tous. Une femme mariée en agit avec nous comme les citoyens d’une monarchie constitutionnelle avec un roi: on a beau assurer à ceux-là une belle existence dans un beau pays; un gouvernement a beau se donner toutes les peines du monde avec des gendarmes, des chambres, une administration et tout l’attirail de la force armée, pour empêcher un peuple de mourir de faim, pour éclairer les villes par le gaz aux dépens des citoyens, pour chauffer tout son monde par le soleil du quarante-cinquième degré de latitude, et pour interdire enfin à tous autres qu’aux percepteurs de demander de l’argent; il a beau paver, tant bien que mal, des routes, ... eh! bien, aucun des avantages d’une si belle utopie n’est apprécié! Les citoyens veulent autre chose!... Ils n’ont pas honte de réclamer encore le droit de se promener à volonté sur ces routes, celui de savoir où va l’argent donné aux percepteurs; et enfin le monarque serait tenu de fournir à chacun une petite part du trône, s’il fallait écouter les bavardages de quelques écrivassiers, ou adopter certaines idées tricolores, espèces de polichinelles que fait jouer une troupe de soi-disant patriotes, gens de sac et de corde, toujours prêts à vendre leurs consciences pour un million, pour une femme honnête ou une couronne ducale.

—Monsieur le vicomte, dis-je en l’interrompant, je suis parfaitement de votre avis sur ce dernier point, mais que ferez-vous pour éviter de répondre aux justes demandes de votre femme?

—Monsieur, je ferai..., je répondrai comme font et comme répondent les gouvernements, qui ne sont pas aussi bêtes que les membres de l’Opposition voudraient le persuader à leurs commettants. Je commencerai par octroyer solennellement une espèce de constitution, en vertu de laquelle ma femme sera déclarée entièrement libre. Je reconnaîtrai pleinement le droit qu’elle a d’aller où bon lui semble, d’écrire à qui elle veut, et de recevoir des lettres en m’interdisant d’en connaître le contenu. Ma femme aura tous les droits du parlement anglais: je la laisserai parler tant qu’elle voudra, discuter, proposer des mesures fortes et énergiques, mais sans qu’elle puisse les mettre à exécution, et puis après... nous verrons!

—Par saint Joseph!... dis-je en moi-même, voilà un homme qui comprend aussi bien que moi la science du mariage.—Et puis vous verrez, monsieur, répondis-je à haute voix pour obtenir de plus amples révélations, vous verrez que vous serez, un beau matin, tout aussi sot qu’un autre.

—Monsieur, reprit-il gravement, permettez-moi d’achever. Voilà ce que les grands politiques appellent une théorie, mais ils savent faire disparaître cette théorie par la pratique, comme une vraie fumée; et les ministres possèdent encore mieux que tous les avoués de Normandie l’art d’emporter le fond par la forme. Monsieur de Metternich et monsieur de Pilat, hommes d’un profond mérite, se demandent depuis long-temps si l’Europe est dans son bon sens, si elle rêve, si elle sait où elle va, si elle a jamais raisonné, chose impossible aux masses, aux peuples et aux femmes. Messieurs de Metternich et de Pilat sont effrayés de voir ce siècle-ci poussé par la manie des constitutions, comme le précédent l’était par la philosophie, et comme celui de Luther l’était par la réforme des abus de la religion romaine; car il semble vraiment que les générations soient semblables à des conspirateurs dont les actions marchent séparément au même but en se passant le mot d’ordre. Mais ils s’effraient à tort, et c’est en cela seulement que je les condamne, car ils ont raison de vouloir jouir du pouvoir, sans que des bourgeois arrivent, à jour fixe, du fond de chacun de leurs six royaumes pour les taquiner. Comment des hommes si remarquables n’ont-ils pas su deviner la profonde moralité que renferme la comédie constitutionnelle, et voir qu’il est de la plus haute politique de laisser un os à ronger au siècle? Je pense absolument comme eux relativement à la souveraineté. Un pouvoir est un être moral aussi intéressé qu’un homme à sa conservation. Le sentiment de la conservation est dirigé par un principe essentiel, exprimé en trois mots: Ne rien perdre. Pour ne rien perdre, il faut croître, ou rester infini; car un pouvoir stationnaire est nul. S’il rétrograde, ce n’est plus un pouvoir, il est entraîné par un autre. Je sais, comme ces messieurs, dans quelle situation fausse se trouve un pouvoir infini qui fait une concession? il laisse naître dans son existence un autre pouvoir dont l’essence sera de grandir. L’un anéantira nécessairement l’autre, car tout être tend au plus grand développement possible de ses forces. Un pouvoir ne fait donc jamais de concessions qu’il ne tente de les reconquérir. Ce combat entre les deux pouvoirs constitue nos gouvernements constitutionnels, dont le jeu épouvante à tort le patriarche de la diplomatie autrichienne, parce que, comédie pour comédie, la moins périlleuse et la plus lucrative est celle que jouent l’Angleterre et la France. Ces deux patries ont dit au peuple: «Tu es libre!» et il a été content; il entre dans le gouvernement comme une foule de zéros qui donnent de la valeur à l’unité. Mais le peuple veut-il se remuer, on commence avec lui le drame du dîner de Sancho, quand l’écuyer, devenu souverain de son île en terre-ferme, essaie de manger. Or, nous autres hommes, nous devons parodier cette admirable scène au sein de nos ménages. Ainsi, ma femme a bien le droit de sortir, mais en me déclarant où elle va, comment elle va, pour quelle affaire elle va, et quand elle reviendra. Au lieu d’exiger ces renseignements avec la brutalité de nos polices, qui se perfectionneront sans doute un jour, j’ai le soin de revêtir les formes les plus gracieuses. Sur mes lèvres, dans mes yeux, sur mes traits, se jouent et paraissent tour à tour les accents et les signes de la curiosité et de l’indifférence, de la gravité et de la plaisanterie, de la contradiction et de l’amour. C’est de petites scènes conjugales pleines d’esprit, de finesse et de grâce, qui sont très-agréables à jouer. Le jour où j’ai ôté de dessus la tête de ma femme la couronne de fleurs d’oranger qu’elle portait, j’ai compris que nous avions joué, comme au couronnement d’un roi, les premiers lazzis d’une longue comédie.—J’ai des gendarmes!... J’ai ma garde royale, j’ai mes procureurs généraux, moi!... reprit-il avec une sorte d’enthousiasme. Est-ce que je souffre jamais que madame aille à pied sans être accompagnée d’un laquais en livrée? Cela n’est-il pas du meilleur ton? sans compter l’agrément qu’elle a de dire à tout le monde:—J’ai des gens. Mais mon principe conservateur a été de toujours faire coïncider mes courses avec celles de ma femme, et depuis deux ans j’ai su lui prouver que c’était pour moi un plaisir toujours nouveau de lui donner le bras. S’il fait mauvais à marcher, j’essaie de lui apprendre à conduire avec aisance un cheval fringant; mais je vous jure que je m’y prends de manière à ce qu’elle ne le sache pas de sitôt!... Si, par hasard ou par l’effet de sa volonté bien prononcée, elle voulait s’échapper sans passe-port, c’est-à-dire dans sa voiture et seule, n’ai-je pas un cocher, un heiduque, un groom? Alors ma femme peut aller où elle veut, elle emmène toute une sainte hermandad, et je suis bien tranquille... Mais, mon cher monsieur, combien de moyens n’avons-nous pas de détruire la charte conjugale par la pratique, et la lettre par l’interprétation! J’ai remarqué que les mœurs de la haute société comportent une flânerie qui dévore la moitié de la vie d’une femme, sans qu’elle puisse se sentir vivre. J’ai, pour mon compte, formé le projet d’amener adroitement ma femme jusqu’à quarante ans sans qu’elle songe à l’adultère, de même que feu Musson s’amusait à mener un bourgeois de la rue Saint-Denis à Pierrefitte, sans qu’il se doutât d’avoir quitté l’ombre du clocher de Saint-Leu.