—Mais, cher enfant, je reviens de Dauphiné, avec notre dauphin, dit-elle en souriant, et René ne m’a rien fourni depuis la mort de la reine de Navarre... Continue, tu as grimpé sur la maison de René?
—Oui, reprit le roi. En un moment je suis arrivé, suivi de Tavannes, dans un endroit d’où j’ai pu voir, sans être vu, l’intérieur de la cuisine du diable et y remarquer des choses qui m’ont inspiré les mesures que j’ai prises. N’as-tu jamais examiné les combles qui terminent la maison de ce damné Florentin? Les croisées du côté de la rue sont toujours fermées, excepté la dernière, d’où l’on voit l’hôtel de Soissons et la colonne qu’a fait bâtir ma mère pour son astrologue Cosme Ruggieri. Dans ces combles, il se trouve un logement et une galerie qui ne sont éclairés que du côté de la cour, en sorte que, pour voir ce qui s’y fait, il faut aller là où nul homme ne peut avoir la pensée de grimper, sur le chaperon d’une haute muraille qui aboutit aux toits de la maison de René. Les gens qui ont établi là leurs fourneaux où ils distillent la mort, comptaient sur la couardise des Parisiens pour n’être jamais vus; mais ils ont compté sans leur Charles de Valois. Moi, je me suis avancé dans le chéneau jusqu’à une croisée, contre le jambage de laquelle je me suis tenu droit, en passant mon bras autour du singe qui en fait l’ornement.
—Et qu’avez-vous vu, mon cœur? dit Marie effrayée.
—Un réduit où se fabriquent des œuvres de ténèbres, répondit le roi. Le premier objet sur lequel était tombé mon regard était un grand vieillard assis dans une chaise, et doué d’une magnifique barbe blanche comme était celle du vieux L’Hôpital, vêtu comme lui d’une robe de velours noir. Sur son large front, profondément sillonné par des rides creuses, sur sa couronne de cheveux blanchis, sur sa face calme et attentive, pâle de veilles et de travaux, tombaient les rayons concentrés d’une lampe d’où jaillissait une vive lumière. Il partageait son attention entre un vieux manuscrit dont le parchemin doit avoir plusieurs siècles, et deux fourneaux allumés où cuisaient des substances hérétiques. Le plancher du laboratoire ne se voyait ni en haut ni en bas, tant il s’y trouvait d’animaux suspendus, de squelettes, de plantes desséchées, de minéraux, d’ingrédients qui farcissaient les murs: ici, des livres, des instruments de distillation, des bahuts remplis d’ustensiles de magie, d’astrologie; là, des thèmes de nativité, des fioles, des figures envoûtées, et peut-être des poisons qu’il fournit à René pour payer l’hospitalité et la protection que le gantier de ma mère lui donne. Tavannes et moi nous avons été saisis, je te l’assure, par l’aspect de cet arsenal du diable; car, rien qu’à le voir, on est sous un charme, et n’était mon métier de roi de France, j’aurais eu peur.—«Tremble pour nous deux!» ai-je dit à Tavannes. Mais Tavannes avait les yeux séduits par le plus mystérieux des spectacles. Sur un lit de repos, à côté du vieillard, était étendue une fille de la plus étrange beauté, fine et longue comme une couleuvre, blanche comme une hermine, livide comme une morte, immobile comme une statue. Peut-être est-ce une femme fraîchement tirée d’un tombeau qui servait à quelque expérience, car elle nous a semblé avoir encore son linceul; ses yeux étaient fixes, et je ne la voyais pas respirer. Le vieux drôle n’y faisait pas la moindre attention; je le regardais si curieusement, que son esprit a, je crois, passé en moi; à force de l’étudier, j’ai fini par admirer ce regard si vif, si profond, si hardi, malgré les glaces de l’âge; cette bouche remuée par des pensées émanées d’un désir qui paraissait unique, et qui restait gravé dans mille plis. Tout en cet homme accusait une espérance que rien ne décourage et que rien n’arrête. Son attitude pleine de frémissements dans son immobilité, ces contours si déliés, si bien fouillés par une passion qui fait l’office d’un ciseau de sculpteur, cette idée acculée sur une tentative criminelle ou scientifique, cette intelligence chercheuse, à la piste de la nature, vaincue par elle et courbée sans avoir rompu sous le faix de son audace à laquelle elle ne renonce point, menaçant la création avec le feu qu’elle tient d’elle... tout m’a fasciné pendant un moment. J’ai trouvé ce vieillard plus roi que je ne le suis, car son regard embrassait le monde et le dominait. J’ai résolu de ne plus forger des épées, je veux planer sur les abîmes ainsi que fait ce vieillard, sa science m’a semblé comme une royauté sûre. Enfin, je crois aux Sciences Occultes.
—Vous, le fils aîné, le vengeur de la sainte Église catholique, apostolique et romaine? dit Marie.
—Moi!
—Que vous est-il donc arrivé? Continuez, je veux avoir peur pour vous, et vous aurez du courage pour moi.
—En regardant son horloge, le vieillard se leva, reprit le roi; il est sorti, je ne sais par où, mais j’ai entendu ouvrir la croisée du côté de la rue Saint-Honoré. Bientôt une lumière a brillé, puis j’ai vu, sur la colonne de l’hôtel de Soissons, une autre lumière qui répondait à celle du vieillard, et qui nous a permis de voir Cosme Ruggieri sur le haut de la colonne.—«Ah! ils s’entendent!» ai-je dit à Tavannes qui trouva dès lors tout effroyablement suspect, et qui partagea mon avis de nous emparer de ces deux hommes et de faire examiner incontinent leur atelier monstrueux. Mais avant de procéder à une saisie générale, nous avons voulu voir ce qui allait advenir. Au bout d’un quart d’heure, la porte du laboratoire s’est ouverte, et Cosme Ruggieri, le conseiller de ma mère, le puits sans fond où s’engloutissent tous les secrets de la cour, à qui les femmes demandent du secours contre leurs maris et contre leurs amants, à qui les amants et les maris demandent secours contre leurs infidèles, qui trafique de l’avenir et aussi du passé, en recevant de toutes mains, qui vend des horoscopes et qui passe pour savoir tout, cette moitié de démon est entré en disant au vieillard:—«Bonjour, mon frère!» Il amenait une effroyable petite vieille édentée, bossue, tordue, crochue comme un marmouset de fantaisie, mais plus horrible; elle était ridée comme une vieille pomme, sa peau avait une teinte de safran, son menton mordait son nez, sa bouche était une ligne à peine indiquée, ses yeux ressemblaient aux points noirs d’un dé, son front exprimait l’amertume, ses cheveux s’échappaient en mèches grises de dessous un sale escoffion; elle marchait appuyée sur une béquille; elle sentait le fagot et la sorcellerie; elle nous fit peur, car ni Tavannes, ni moi, nous ne la prîmes pour une femme naturelle, Dieu ne les a pas faites aussi épouvantables que cela. Elle s’assit sur un escabeau près de la jolie couleuvre blanche dont s’amourachait Tavannes. Les deux frères ne firent aucune attention ni à la vieille ni à la jeune qui, l’une près de l’autre, formaient un couple horrible. D’un côté la vie dans la mort, de l’autre la mort dans la vie.
—Mon gentil poète! s’écria Marie en baisant le roi.
—«Bonjour, Cosme, a répondu le vieil alchimiste à son frère. Et tous deux ont regardé le fourneau.—Quelle force a la lune aujourd’hui? demanda le vieillard à Cosme.—Mais, caro Lorenzo, a répondu l’astrologue de ma mère, la marée de septembre n’est pas encore finie, on ne peut rien savoir par un semblable désordre. —Que nous dit l’orient, ce soir?—Il vient de découvrir, a répondu Cosme, une force créatrice dans l’air qui rend à la terre tout ce qu’elle y prend; il en conclut, comme nous, que tout ici-bas est le produit d’une lente transformation, mais que toutes les diversités sont les formes d’une même substance.—C’est ce que pensait mon prédécesseur, a répondu Laurent. Ce matin, Bernard de Palissy me disait que les métaux étaient le résultat d’une compression, et que le feu, qui divise tout, réunit tout aussi; que le feu a la puissance de comprimer aussi bien que celle de séparer. Il y a du génie chez ce bonhomme.» Quoique je fusse placé de manière à ne pas être vu, Cosme dit en prenant la main de la jeune morte:—«Il y a quelqu’un près de nous!—Qui est-ce? demanda-t-il.—Le roi! dit-elle.» Je me suis montré en frappant le vitrail, Ruggieri m’a ouvert la croisée, et j’ai sauté dans cette cuisine de l’enfer, suivi de Tavannes.—«Oui, le roi, dis-je aux deux Florentins qui nous parurent saisis de terreur. Malgré vos fourneaux et vos livres, vos sorcières et votre science, vous n’avez pas su deviner ma visite. Je suis bien aise de voir ce fameux Laurent Ruggieri de qui parle si mystérieusement la reine ma mère, dis-je au vieillard qui se leva et s’inclina. Vous êtes dans le royaume sans mon agrément, bonhomme. Pour qui travaillez-vous ici, vous qui, de père en fils, êtes au cœur de la maison de Médicis? Écoutez-moi! Vous puisez dans tant de bourses, que depuis long-temps des gens cupides eussent été rassasiés d’or; vous êtes des gens trop rusés pour vous jeter imprudemment dans des voies criminelles, mais vous ne devez pas non plus vous jeter en étourneaux dans cette cuisine; vous avez donc de secrets desseins, vous qui n’êtes satisfaits ni par l’or, ni par le pouvoir? Qui servez-vous? Dieu ou le diable? Que fabriquez-vous ici? Je veux la vérité tout entière, je suis homme à l’entendre et à vous garder le secret sur vos entreprises, quelque blâmables qu’elles puissent être. Ainsi vous me direz tout, sans feintise. Si vous me trompez, vous serez traités sévèrement. Païens ou Chrétiens, Calvinistes ou Mahométans, vous avez ma parole royale de pouvoir sortir impunément du royaume au cas où vous auriez quelques peccadilles à vous reprocher. Enfin je vous laisse le demeurant de cette nuit et la matinée de demain pour faire votre examen de conscience, car vous êtes mes prisonniers, et vous allez me suivre en un lieu où vous serez gardés comme des trésors.» Avant de se rendre à mon ordre, les deux Florentins se sont consultés l’un l’autre par un regard fin, et Laurent Ruggieri m’a dit que je devais être certain qu’aucun supplice ne pourrait leur arracher leurs secrets; malgré leur faiblesse apparente, ni la douleur, ni les sentiments humains n’avaient prise sur eux; la confiance pouvait seule faire dire à leur bouche ce que gardait leur pensée. Je ne devais pas m’étonner qu’en ce moment ils traitassent d’égal à égal avec un roi qui ne connaissait que Dieu au-dessus de lui, car leur pensée ne relevait aussi que de Dieu. Ils réclamaient donc de moi autant de confiance qu’ils m’en accorderaient. Or, avant de s’engager à me répondre sans arrière-pensée, ils me demandaient de mettre ma main gauche dans la main de la jeune fille qui était là, et la droite dans la main de la vieille. Ne voulant pas leur donner lieu de penser que je craignais quelque sortilége, je tendis mes mains. Laurent prit la droite, Cosme prit la gauche, et chacun d’eux me la plaça dans la main de chaque femme, en sorte que je fus comme Jésus-Christ entre ses deux larrons. Pendant tout le temps que les deux sorcières m’examinèrent les mains, Cosme me présenta un miroir en me priant de m’y regarder, et son frère parlait avec les deux femmes, dans une langue inconnue. Ni Tavannes ni moi, nous ne pûmes saisir le sens d’aucune phrase. Avant d’amener ces gens ici, nous avons mis les scellés sur toutes les issues de cette officine que Tavannes s’est chargé de garder jusqu’au moment où, par mon exprès commandement, Bernard de Palissy et Chapelain, mon médecin, s’y seront transportés pour faire une exacte perquisition de toutes les drogues qui s’y trouvent et s’y fabriquent. Afin de leur laisser ignorer les recherches qui se font dans leur cuisine, et de les empêcher de communiquer avec qui que ce soit au dehors, car ils auraient pu s’entendre avec ma mère, j’ai mis ces deux diables chez toi au secret, entre des Allemands de Solern qui valent les meilleures murailles de geôle. René lui-même a été gardé à vue dans sa chambre par l’écuyer de Solern, ainsi que les deux sorcières. Or, mon minon aimé, puisque je tiens les clefs de la Cabale, les rois de Thune, les chefs de la sorcellerie, les princes de la Bohême, les maîtres de l’avenir, les héritiers de tous les fameux pronostiqueurs, je veux lire en toi, connaître ton cœur, enfin nous allons savoir ce qui adviendra de nous!