Je connais un vieux mari, possédé par le démon du jeu. Presque tous les soirs l’amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de francs par mois; mais madame les lui donne... La compensation est fallacieuse.
Vous êtes pair de France et vous n’avez jamais eu que des filles. Votre femme accouche d’un garçon!... La compensation est négative.
L’enfant qui sauve votre nom de l’oubli ressemble à la mère... Madame la duchesse vous persuade que l’enfant est de vous. La compensation négative devient fallacieuse.
Voici l’une des plus ravissantes compensations connues.
Un matin, le prince de Ligne rencontre l’amant de sa femme, et court à lui, riant comme un fou:—Mon cher, lui dit-il, cette nuit je t’ai fait cocu!
Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et portent avec tant de grâce les insignes imaginaires de la puissance patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le confortabilisme de certaines compensations que les oisifs ne savent pas deviner. Quelques années s’écoulent, et les deux époux atteignent à la dernière situation de l’existence artificielle à laquelle ils se sont condamnés en s’unissant.
MÉDITATION XXIX.
DE LA PAIX CONJUGALE.
Mon esprit a si fraternellement accompagné le Mariage dans toutes les phases de sa vie fantastique, qu’il me semble avoir vieilli avec le ménage que j’ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.
Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des premières passions humaines, après avoir crayonné, quelqu’imparfait qu’en soit le dessin, les événements principaux de la vie conjugale; après m’être débattu contre tant de femmes qui ne m’appartenaient pas, après m’être usé à combattre tant de caractères évoqués du néant, après avoir assisté à tant de batailles, j’éprouve une lassitude intellectuelle qui étale comme un crêpe sur toutes les choses de la vie. Il me semble que j’ai un catarrhe, que je porte des lunettes vertes, que mes mains tremblent, et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et de mon livre à excuser les folies de la première.
Je me vois entouré de grands enfants que je n’ai point faits et assis auprès d’une femme que je n’ai point épousée. Je crois sentir des rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille comme en dépit de moi, et j’habite une chambre antique... J’éprouve alors un mouvement d’effroi en portant la main à mon cœur; car je me demande:—Est-il donc flétri?...