Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m’en impose, et je n’admets un fait que quand il m’est attesté, comme dit un vers de lord Byron, par deux bons faux témoins. Aucun visage ne me trompe. Je suis morne et sombre. Je connais le monde, et il n’a plus d’illusions pour moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J’échange avec ma femme un regard d’une immense profondeur, et la moindre de nos paroles est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans un horrible calme. Voilà donc la paix de la vieillesse! Le vieillard possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt. Il s’accoutume au froid. L’homme meurt, comme nous le disent les philosophes, en détail; et même il trompe presque toujours la mort: ce qu’elle vient saisir de sa main décharnée est-il bien toujours la vie?...

Oh! mourir jeune et palpitant!... Destinée digne d’envie! N’est-ce pas, comme l’a dit un ravissant poète, «emporter avec soi toutes ses illusions, s’ensevelir, comme un roi d’Orient, avec ses pierreries et ses trésors, avec toute la fortune humaine?» Combien d’actions de grâces ne devons-nous donc pas adresser à l’esprit doux et bienfaisant qui respire en toute chose ici-bas! En effet, le soin que la nature prend à nous dépouiller pièce à pièce de nos vêtements, à nous déshabiller l’âme en nous affaiblissant par dégrés, l’ouïe, la vue, le toucher, en ralentissant la circulation de notre sang et figeant nos humeurs pour nous rendre aussi peu sensibles à l’invasion de la mort que nous le fûmes à celle de la vie, ce soin maternel qu’elle a de notre fragile enveloppe, elle le déploie aussi pour les sentiments et pour cette double existence que crée l’amour conjugal. Elle nous envoie d’abord la Confiance, qui, tendant la main, et ouvrant son cœur, nous dit:—Vois: je suis à toi pour toujours... La Tiédeur la suit, marchant d’un pas languissant, détournant sa blonde tête pour bâiller comme une jeune veuve obligée d’écouler un ministre prêt à lui signer un brevet de pension. L’Indifférence arrive; elle s’étend sur un divan, ne songeant plus à baisser la robe que jadis le Désir levait si chastement et si vivement. Elle jette un œil sans pudeur comme sans immodestie sur le lit nuptial; et, si elle désire quelque chose, c’est des fruits verts pour réveiller les papilles engourdies qui tapissent son palais blasé. Enfin l’Expérience philosophique de la vie se présente, le front soucieux, dédaigneuse, montrant du doigt les résultats, et non pas les causes; la victoire calme, et non pas le combat fougueux. Elle suppute des arrérages avec les fermiers et calcule la dot d’un enfant. Elle matérialise tout. Par un coup de sa baguette, la vie devient compacte et sans ressort: jadis tout était fluide, maintenant tout s’est minéralisé. Le plaisir n’existe plus alors pour nos cœurs, il est jugé, il n’était qu’une sensation, une crise passagère; or, ce que l’âme veut aujourd’hui, c’est un état; et le bonheur seul est permanent, il gît dans une tranquillité absolue, dans la régularité des repas, du dormir, et du jeu des organes appesantis.

—Cela est horrible!... m’écriais-je, je suis jeune, vivace!... Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions!

Je quittai mon laboratoire et je m’élançai dans Paris. En voyant passer les figures les plus ravissantes, je m’aperçus bien que je n’étais pas vieux. La première femme jeune, belle et bien mise qui m’apparut, fit évanouir par le feu de son regard la sorcellerie dont j’étais volontairement victime. A peine avais-je fait quelques pas dans le jardin des Tuileries, endroit vers lequel je m’étais dirigé, que j’aperçus le prototype de la situation matrimoniale à laquelle ce livre est arrivé. J’aurais voulu caractériser, idéaliser ou personnifier le Mariage, tel que je le conçois, alors qu’il eût été impossible à la sainte Trinité même d’en créer un symbole si complet.

Figurez-vous une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une redingote de mérinos brun-rouge, tenant de sa main gauche un cordon vert noué au collier d’un joli petit griffon anglais, et donnant le bras droit à un homme en culotte et en bas de soie noirs, ayant sur la tête un chapeau dont les bords se retroussaient capricieusement, et sous les deux côtés duquel s’échappaient les touffes neigeuses de deux ailes de pigeon. Une petite queue, à peu près grosse comme un tuyau de plume, se jouait sur une nuque jaunâtre assez grasse que le collet rabattu d’un habit râpé laissait à découvert. Ce couple marchait d’un pas d’ambassadeur; et le mari, septuagénaire au moins, s’arrêtait complaisamment toutes les fois que le griffon faisait une gentillesse. Je m’empressai de devancer cette image vivante de ma Méditation, et je fus surpris au dernier point en reconnaissant le marquis de T.... l’ami du comte de Nocé, qui depuis long-temps me devait la fin de l’histoire interrompue que j’ai rapportée dans la Théorie du lit. (Voir la [Méditation XVII].)

—J’ai l’honneur, me dit-il, de vous présenter madame la marquise de T...

Je saluai profondément une dame au visage pâle et ridé; son front était orné d’un tour dont les boucles plates et circulairement placées, loin de produire quelque illusion, ajoutaient un désenchantement de plus à toutes les rides qui la sillonnaient. Cette dame avait un peu de rouge et ressemblait assez à une vieille actrice de province.

—Je ne vois pas, monsieur, ce que vous pourrez dire contre un mariage comme le nôtre? me dit le vieillard.

—Les lois romaines le défendent!... répondis-je en riant.

La marquise me jeta un regard qui marquait autant d’inquiétude que d’improbation, et qui semblait dire:—Est-ce que je serais arrivée à mon âge pour n’être qu’une concubine?...